Jordanie – Mortels serviteurs de la Rome immortelle

Published: 09/05/2012 | Documented: May 2012
Categories: Jordan, Middle East

« Ave Caesar, morituri te salutant », me lance solennellement le gladiateur à mon arrivée dans les ruines romaines de Gerasa. Perdant mon latin, je me couronne en Empereur Hadrien dont l’arc de triomphe célèbre la visite à Gerasa en l’an 129 de notre ère.

Gerasa/Jerash

Gerasa, l’actuelle Jerash, était une ville romaine qui prospère du Ier au IIIe siècles grâce à sa position stratégique sur la route des épices et de l’encens qui relie la péninsule arabique à l’espace méditerranéen via le port de Gaza. Comme la Pétra nabatéenne durant les six siècles précédents.

A l’instar de Pétra, Gerasa décline en raison de la modification des routes commerciales régionales, et succombe suite à un tremblement de terre. Comme Pétra, Gerasa sombre dans les limbes de l’Histoire pendant des siècles. Ensablée, elle est redécouverte au début du XIXe siècle, six ans avant Pétra, par un voyageur européen.

A son zénith romain, Gerasa est fameuse pour ses joutes sportives et ses courses de chars. Son hippodrome, lilliputien par rapport au célèbre Circus Maximus de la capitale impériale, n’attire pas moins les foules. Ses combats de gladiateurs reflètent également en miniature ceux du Coliseum romain.

Cuirassée de sable pendant plus d’un millénaire, Gerasa constitue aujourd’hui l’un des témoignages les mieux préservés de la présence romaine antique au Moyen-Orient. Au petit matin, le site est franc de présence humaine et riche de réminiscences : IIe ou XXIe siècle, je ne sais plus.

Mes références historiques romaines refont surface, y compris celles, peu solides, véhiculées par des films culte de type Ben Hur (1959) ou Gladiator (2000) ou encore par les bandes dessinées Astérix gladiateur ou Astérix aux jeux olympiques. N’importe, le lieu et le moment incitent à l’imagination et à la fantaisie plus qu’à la reconstitution historique.

L’Antiquité et la Modernité s’affrontent également dans l’amphithéâtre qui distille par haut-parleurs paroles, musiques et clameurs. Le public est jeune, l’ambiance survoltée, l’événement médiatisé. Autre anachronisme, un groupe de cornemuses jordaniennes défilent à grands flonflons.

Une cohorte de légionnaires entre en scène. Son centurion expose au microphone les armes et les tactiques militaires romaines. Pilum, glaive, bouclier, ordres en latin, sonneries de buccin, formations défensives ou offensives, parades; tout y est.

La scène me transporte en Gaule en l’an 50 avant notre ère, non loin d’un petit village gaulois qui résiste encore à l’envahisseur romain. Il manque à mon voyage imaginaire quelques menhirs et sangliers, une rasade de potion magique et surtout beaucoup de baffes.

La troupe romaine est issue d’un projet conçu par un Suédois, un Britannique et un Jordanien. Inspiré par le mythique Ben Hur, le trio entreprend de ressusciter l’hippodrome de Gerasa. Leur rencontre en 1998 avec le constructeur italien des chars utilisés durant de la superproduction hollywoodienne facilite la reconstitution en Jordanie de chars romains. En sus, la triplette reconvertit d’anciens militaires ou policiers jordaniens en de redoutables légionnaires et gladiateurs.

Les gladiateurs entrent en scène à grands cris et sonneries de buccin. Les deux premières paires croisent le fer sous les exclamations du jeune public. Au moment de décider du sort du vaincu, les adolescents s’enflamment. A deux reprises, la mansuétude de l’audience sauve la vie de l’homme à terre.

En revanche, le troisième gladiateur vaincu ne trouve pas grâce. Il est égorgé à grands jets d’hémoglobine, confirmant l’augure funeste: « Ceux qui vont mourir te saluent ! ». Le spectacle se poursuit platement par un concert d’un groupe musical contemporain. Je quitte l’amphithéâtre, rassasié.

Pas vraiment. Un peu plus tard, mon regard croise les boucliers sang et or des légionnaires déposés sur le sable. Car la troupe se produit quotidiennement dans l’hippodrome patiemment restauré par les archéologues.  L’audience, cette fois-ci, est essentiellement étrangère.

Le buccin résonne à nouveau. Les légionnaires sont à la peine dans le sable mou et sous le soleil impitoyable. De son poste ombragé, leur centurion aboie ses injections latines entrecoupées d’explications en langue de Shakespeare. Je retiens surtout que les légionnaires n’avaient droit à aucun jour de congé durant leurs 25 années de service avant leur retraite. Très peu pour moi.

Essoufflée et ébouillantée, la cohorte gagne à son tour l’ombre des tribunes. Deux chars romains sillonnent alors l’arène dans une course poussiéreuse. Même profane, le public apprécie l’adresse technique des conducteurs. Le spectacle bien rôdé ne comporte cependant pas la charge dramatique du duel sans merci de Ben Hur, ni l’humour de la joute olympique d’Astérix.

C’est sans compter l’arrivée subite des gladiateurs. A ma stupéfaction, le vaincu du troisième combat dans l’amphithéâtre est présent, vibrant et frétillant malgré sa chemise maculée de sang. Toutefois, il ne survit pas à un nouveau duel, égorgé pour de bon jusqu’au prochain spectacle.

Par Toutatis, j’avais oublié que Rome est éternelle, tout comme sont immortels ceux qui la servent fidèlement !

En fait, le célèbre salut « Ave Caesar, morituri te salutant », prononcés par les gladiateurs dans l’arène à l’attention de leur Empereur n’a pas de fondement historique. Les historiens nous rappellent que le salut « Ave Caesar » était l’apanage des militaires, et non des gladiateurs romains. De plus, les gladiateurs n’étaient pas inéluctablement voués à une mort violente dans l’arène. Leurs combats publics et spectaculaires faisaient des meilleurs d’entre eux des stars antiques parmi la plèbe romaine, des poules aux œufs d’or pour leurs mentors, et des outils de gouvernance politique pour l’Empereur.

Une logique de show-biz aux relents populistes, en somme. Du pain et des jeux: la Rome impériale avait bien saisi la clé de l’exercice du pouvoir politique.

Bien à Vous,

Bertrand