Laos – Mékong, long fleuve tranquille

Published: 27/12/2000 | Documented: Dec. 2000
Categories: Asia, Laos, Southeast Asia

Le Laos s’est ouvert à moi par sa porte nord-ouest, à travers le fleuve Mékong.

Les eaux boueuses du Mékong ont déjà couru plus de 2’000 km depuis les hauts plateaux tibétains et n’en sont qu’à mi-chemin de leur périple jusque au sud-Vietnam. Les eaux ont cette régularité qui estompe l’impression de mouvement. Long fleuve tranquille, le Mékong se hâte lentement vers son épanchement deltaïque.

Descente au fil de l’eau

Il est deux manières de descendre à Pakbeng. Le speed boat est une sorte de dragster tonitruant qui zigzague à toute vitesse entre les rochers émergés. Casque et gilet de sauvetage obligatoires. Soucieux de ma petite personne comme de la santé de mon porte-monnaie, j’opte pour la variante économique et lente, mais alors très, très, très lente de la descente en bateau à longue queue.

La halte pour la nuit est aussi sommaire dans son confort que magnifique pour l’œil.

Une fois à Pakbeng, il est très facile de se rendre à Muang Xai. A la sortie de la bourgade, vous empruntez l’unique tracé routier disponible et, 12’456 nids-de-poule plus tard, vous y êtes.

Rivière Nam Ou

Délaissant un instant sa Majesté Mékong, j’ai donc cédé aux charmes d’une roturière, la rivière Nam Ou.

Le Laos me conquiert tout de suite par ses gens. Pas de politesse obséquieuse à la chinoise, mais une incroyable amabilité et douceur.

Pas (encore) d’intéressement au contact avec l’étranger. Des éclats de rire en fusée. Souvent, une timidité face à cette boîte voleuse d’images et, qui sait, d’âme.

Entre deux nids-de-poule, je rencontre André Poiret. Non, pas Hercule Poirot. Voyageur au long cours, et non détective. Un type a-do-ra-ble.

André

Petit homme râblé, le crâne plus lisse que celui d’un moine bouddhiste, des jambes arquées. L’œil vif et malicieux, constamment en éveil. André est un homme du voyage. La question à lui poser n’est pas s’il a visité tel ou tel pays, mais combien de séjours il y a effectué. Ce voyage au Laos est pour lui le troisième.

Malgré ses 77 printemps, l’homme n’a rien perdu de sa faculté d’émerveillement, ni de son incroyable faculté de communication. Avec les trois mots et demi de thaï qu’il baragouine, il déride en moins de dix secondes le plus renfrogné des fonctionnaires laotiens.

André attribue sa volubilité à trois facteurs : a) il est Parisien ; b) il fut vendeur itinérant de boutons d’habits et de manchettes ; c) il fut/est un grand amateur de femmes.

André connaît un seul problème en voyage. Les trop nombreuses poches de son gilet d’aventurier engloutissent goulûment les objets qu’on lui présente, mais renâclent à les restituer le moment venu. Si bien qu’une fois ses lunettes retrouvées, André palpe les entrailles de son vêtement pour retrouver sa carte, ses titres de transport ou son briquet. Un spectacle hilarant et permanent.

Luang Prabang

Quittant à regret André, je reprends mon bonhomme de chemin sur les eaux du fleuve Mékong pour gagner Luang Prabang. Ancienne capitale royale lovée sur la péninsule formée par un affluent du Mékong, Luang Prabang respire une force tranquille et une sérénité hors du temps qui ensorcellent le voyageur.

Luang Prabang compte un joyau architectural bouddhiste qu’on ne présente plus. Les yeux ne lassent pas, cependant. La cité regorge également de novices bouddhistes. Leur vie monacale bouddhiste n’a pas grand chose à voit avec l’ascèse chrétienne. Certes, le réveil grelotte à l’aube pour la méditation, mais le reste de la journée est proche de celle du commun des mortels. Leurs habits safran colorent le décor glacé des cafés Internet. Ils ne dédaignent pas se baigner ou lézarder au soleil en fumant une cigarette. Un novice bénéficie de nombreux « avantages sociaux », à commencer par celui de pouvoir étudier gratuitement au niveau gymnasial, voire universitaire.

Beaucoup de jeunes novices vouent une admiration sans borne pour la langue de Shakespeare. La plupart désirent en effet devenir… guides touristiques à la fin de leurs études. Les voies de Bouddha sont impénétrables.

Luang Prabang m’a offert une belle maxime bouddhiste rencontrée au hasard de mes pérégrinations dans la cité royale : « Don’t forget. When your study about the world, don’t forget to study your mind. In every endeavor you undertake, be mindful know yourself. »

J’ai donc étudié, réfléchi, médité, philosophé. Ce qui prend du temps, bien sûr. Et a fait beaucoup rire mon entourage.

Je pensais rester un jour à Luang Prabang. J’en ai passé quatre, sommé par mon BlackBerry de gagner le sud du pays. N’y cherchez pas l’effet d’une opiacée, mais plutôt l’expression de la sage patience de Bouddha et du Mékong, ce long fleuve tranquille.

Bien à Vous,

Bertrand