Inde – Le rêve doré d’Amritsar

Published: 26/03/2006 | Documented: March 2006
Categories: Asia, India, South Asia

« J’ai visité tous les lieux; aucun ne ressemble à celui-ci. »

Face au foisonnement culturel du sous-continent indien, ce lieu pourrait être mille lieux distants de mille lieues les uns des autres. Pour ma part, ce lieu doit être empreint de spiritualité indienne.

Ghats, Bénarès/Vararasi

Par exemple, les ghats de Bénarès/Vanarasi, ces marches empierrées afin de faciliter les ablutions des dévots hindous dans les eaux du Gange.

Lac sacré, Pushkar

Ce pourrait être aussi Pushkar, l’une des plus anciennes cités du sub-continent indien et qui aurait été fondé par le dieu hindou Brahma. Des ablutions dans le lac sacré de Pushkar sont réputé laver les péchés ou les maladies.

 

Taj Mahal, Agra

Ce lieu exceptionnel pourrait être encore le Taj Mahal, ce somptueux tombeau de blancheur marbrée construit au XVIIe siècle à Agra par l’empereur moghol musulman Shah Jahan en hommage à son épouse favorite, morte en couches.

Temple d’Or, Amritsar

En fait, Les mots ci-dessus sont ceux d’un gourou (chef spirituel) sikh qui décrit son enchantement à visiter le Temple d’Or d’Amritsar, le sanctuaire le plus vénéré du sikhisme.

Après un long trajet urbain replet de bruits et d’odeurs fortes, je tombe enfin sur l’enceinte du Temple d’Or. Le périmètre d’édifices reste toutefois discret sur la magie de son for intérieur. Quelques portes distillent au dehors une musique, douce et trop faible pour l’apprécier vraiment.

Une fois à l’intérieur, c’est le choc. Je reste immobile pendant de longues minutes, bouche bée. Une enclave d’ardente spiritualité, de sérénité, de paix et de bonheur. On s’y promène autour d’un plan d’eau sacrée au milieu duquel lévite le Temple doré. On y flotte sur un doux tapis volant soutenu par la douce mélopée des instruments et des voix, mû par la ferveur des prêtres et des fidèles.

La ville d’Amritsar doit son nom à celui du plan d’eau sacrée qui signifie ‘Bassin du Nectar’, en référence à une boisson divine qui permet l’euphorie et par-là l’illumination spirituelle.

Concevoir que l’origine du lac sacré fourmille de légendes et de miracles est aisé. Se rappeler que des épisodes violents, voire fanatiques, ont entaché l’histoire de ce lieu saint l’est infiniment moins. En bon cartésien optimiste, j’entends laisser les légendes aux conteurs, les miracles aux illuminés et les tragédies dans les limbes de l’histoire. Mais peut-on encore être cartésien dans le Temple d’Or ?

Si le sanctuaire sikh n’a pas le charme un peu crasse des ghâts de Vanarasi ou la beauté stupéfiante du Taj Mahal, il dégage une impression inénarrable de ferveur. Des premières lueurs de l’aube jusqu’après le crépuscule, des prêtres abrités dans le Temple psalmodient des versets sacrés sur une musique aussi lancinante que délicate et ensorcelante. Diffusé par hauts parleurs tout autour du lac sacré, le décor musical renforce la sérénité ambiante.

Les pèlerins parcourent les quatre pans de marbre du plan d’eau, stoppent un instant ou une éternité pour leurs méditations, ablutions ou discussions. Ils fredonnent les chants sacrés ou entretiennent de tranquilles conciliabules. Pas un éclat de voix. L’un d’eux me souffle : « Christian ?» A mon assentiment prudent, il se fend d’un large sourire ponctué d’un lumineux « Alleluia ! »

Les dévots piétinent patiemment l’étroite passerelle qui accède au Temple. La dorure se précise sans fard : 875 kilos d’or en plaques plutôt grossières. Le marbre abonde, incrusté d’une constellation de pierres précieuses.

A l’intérieur, une poignée de prêtres assis sur des tapis. Leurs voix se relaient pour vénérer sans relâche les versets de l’Adi Grantha, le livre saint des Sikhs. Trop sacré pour souffrir les regards, l’Adi Grantha s’abrite sous un dais rose. Tous les soirs, il regagne en grandes pompes ses quartiers nocturnes avant de regagner le Temple à l’aube.

L’Adi Grantha compile dans ses poèmes, ses prières et ses hymnes les enseignements des dix gourous sikhs qui se sont succédés du XVe au XVIIe siècles, ainsi que ceux de divers saints musulmans et hindous. Le Bouddha aurait séjourné et médité voici 2’500 ans aux abords de l’actuel sanctuaire, sur les rives d’un petit lac naturel noyé dans la jungle. Il est imité au XVe siècle par le gourou Nanak, fondateur du sikhisme.

Les successeurs du gourou Nanak transforment le site en un haut lieu de pèlerinage. Ils structurent le lac en un bassin rectangulaire. Le Temple est bâtit au XVIe siècle dans une architecture hybride hindoue et musulmane. Il est recouvert d’or au XIXe siècle. Adulte ou jeune, habitué ou simple visiteur, sikh ou non, on ressent dans l’enceinte du Temple d’Or une sérénité indicible.

La spiritualité du sanctuaire sikh se nourrit de la tolérance et du syncrétisme ambiants. Aux abords du plan d’eau, dortoirs et réfectoires accueillent gratuitement tout visiteur, sans distinction religieuse, sociale, politique ou raciale. Les fidèles s’y pressent. Mais quiconque souhaite un repas doit d’abord cuisiner ou servir autrui.

Le Temple d’Or matérialise l’ambition politique du sikhisme : transcender le système de castes, synthétiser les religions hindoue et musulmane, voire bouddhiste, afin d’exprimer l’essence de l’âme indienne.

J’ai visité beaucoup de lieux; aucun ne ressemble à celui-ci.

Bien à Vous,

Bertrand