Pakistan – La route du Karakorum

Published: 19/10/2006 | Documented: Sept. 2006
Categories: Asia, Pakistan, South Asia

Comment vivre au Pakistan sans céder à l’appel du grand Nord au pays ? Je n’y ai pas résisté.

Le Pakistan doit beaucoup à ses régions du Nord (Northern Areas), aux confins de l’Afghanistan, du Sinxiang chinois et du Jammu et Cachemire. Le grand Nord pakistanais est un immense dédale de hautes montagnes, point de confluence des chaînes de l’Hindou Kouch, du Karakorum et de l’Himalaya. Cinq des 14 montagnes au monde dépassant 8’000 mètres tutoient les cieux pakistanais – K2, Gasherbrum I (Hidden Peak), Gasherbrum II, Broad Peak, and Nanga Parbat.

La route du Karakorum

La route du Karakorum (Karakorum Highway) est la version moderne de la route de la Soie au Pakistan, reliant l’axe Lahore-Islamabad-Peshawar au Sinkiang chinois en remontant le long du fleuve Indus jusqu’au col du Kunjerab.

Le conflit indo-pakistanais de 1965 révèle la vulnérabilité des voies de communication du Pakistan vers l’étranger. Car l’antique route de la Soie n’est alors qu’une mauvaise piste de montagne. S’ensuit la construction dantesque de 800 km de la route : douze ans de travaux pour 25’000 ouvriers pakistanais et chinois, dont un millier meurt à la tâche. L’entretien ultérieur de la route du Karakorum est à peine plus aisé, car les intempéries et l’érosion laminent constamment le fragile ruban bitumé.

D’Islamabad, il faut bien deux longues journées de route pour gagner Gilgit, Hunza ou Skardu, trois jours pour atteindre le col de Kunjerab.

Mais le voyage rétribue bien celui qui l’entreprend. Avec le fleuve Indus comme fil rouge, le spectacle est superbe: somptueuses pinèdes, longues et hautes vallées parfois aussi tortueuses qu’un sphincter, dunes de sable quasi sahariennes au milieu de cirques montagneux, kyrielle de camions bigarrés, caravanes de dromadaires qui vont du même pas faussement nonchalant que leur ancêtres.

Hunza

Après deux jours de route, les côtes et les rondeurs fessières demandent grâce. Grâce accordée, d’autant plus que la région de Hunza est magnifique. Elle m’évoque quelques réminiscences montagnardes et helvétiques. Et pour cause. La région d’Hunza est magnifique pour la randonnée de basse et moyenne montagne, sous l’ombre du Rakaposhi voisin qui écrase de ses 7’800 mètres la vallée située 6’000 mètres en contrebas.

La région a connu une influence chinoise, tibétaine, puis britannique. La langue vernaculaire est similaire à celle du Sinxiang voisin, de l’autre côté du col de Kunjerab. En 1830, le souverain d’Hunza payait tribut à l’empereur de Chine. Son château, d’architecture tibétaine, est un nid d’aigle dotée d’une ample et exquise terrasse en attique et vigilé par une féroce paire de moustaches.

Hunza est politiquement stable : la même famille y règne depuis 1’000 ans. La majorité de la population est ismaïlienne, à l’Islam particulièrement doux. Ceci ne l‘empêche pas de cultiver une farouche inimitié envers le royaume chiite voisin du Nagar.

Une fable locale raconte qu’on y vit jusqu’à l’âge respectable de 120 ans, que tout y est amour fraternel et joie. Au début du XXe siècle, un médecin suisse alémanique nommé Ralph Bircher se rend à Hunza pour y étudier scientifiquement les causes de la longévité légendaire de ses habitants. Il découvre que ceux-ci se nourrissent principalement de céréales et des baies locales, notamment les mûres blanches produites par le même arbre qui héberge les vers à soie. De retour en Suisse, le bon docteur lance un produit alimentaire dénommé aujourd’hui… le bircher müesli.

Pour ma part, je relève tout de même que tous les habitants de Hunza ne sont centenaires, ou pères à 90 ans, ou même verts à 70 ans. On y rencontre des vieillards alertes, d’autres fatigués, et même des femmes et des enfants. On y croise aussi des aussi des personnes atteintes de mongolisme probablement en raison des mariages consanguins fréquents aux populations villageoises. Tout comme de la nourriture typiquement pakistanaise, lourde et carnée.

Haut-Karakorum

Au risque de décevoir le docteur Bircher, je me mets en route pour d’autres explications scientifiques. En quittant Hunza vers le haut Karakorum, les paysages qui lorgnent vers le col du Kunjerab sont tout simplement magnifiques, dentelés dans les cimes mais amples dans leur horizon.

Les camions se font plus rares que dans les portions initiales de la route. On y croise d’increvables jeeps de l’armée américaine et de larges troupeaux de chèvres et de yaks. Et même d’indécrottables cyclistes européens qui épuisent leur souffle à atteindre le col qui culmine à 5’000 mètres. Oui, je les envie secrètement. D’autant plus que je n’ai pas atteint le col du Kunjerab, faute de temps, et encore moins la cime du K2 ou d’un autre colosse montagneux.

Je n’aurai ainsi pas écrit mon nom dans le livre des records du grand Nord pakistanais. En revanche, je pense avoir percé le véritable secret de longévité des habitants du haut Karakorum. En matière alimentaire, ce serait peut-être les exquises et énormes pommes Golden et les abricots séchés à vous requinquer un grabataire. Autres réminiscences de mon Valais natal. Le plus important est ailleurs : le bonheur serein d’apprécier le présent, l’essentiel et le possible.

Bien à Vous,

Bertrand