Maroc – Jebel Sahro

Published: 02/10/2010 | Documented: Sept. 2010
Categories: Morocco, North Africa

Ouarzazate: Rachid le Berbère

Je rencontre Rachid à la porte de son échoppe de coiffeur, séduit d’emblée par sa mine enjouée. Il sera ma première belle rencontre de mon séjour marocain. En fait, je cherchais un hébergement à Ouarzazate, groggy après deux vols nocturnes suivis d’un long trajet en bus. Rachid se montre rapidement un virtuose du ciseau, soucieux aussi de limiter les ravages de calvitie plus que naissante. Je l’encourage aux coupes sombres.

Volubile, Rachid l’est assurément malgré un français approximatif et lacunaire. Lui et ses amis affalés sur les canapés de l’échoppe dissèquent chaleureusement le visiteur étranger. J’entends effectuer une excursion guidée dans le Jebel Sahro – un massif montagneux voisin, part de la chaîne de l’Anti-Atlas. Sans prêter garde, la discussion dévoile rapidement le défi sociopolitique marocain : « Nous autres Berbères avons beaucoup de problèmes avec les Arabes », me lance l’un d’eux. Je ramène prestement la conversation à la montagne et à la culture berbères.

Les coupes sombres de Rachid sur mon dispositif capillaire font l’unanimité parmi l’assemblée – plébiscite qu’envieraient tous les grands argentiers européens du moment.

Coiffeur talentueux, Rachid est également fou de chants et de musiques berbères, qu’il célèbre de sa voix et de ses guitares. Empoignant l’un de ses instruments, il s’accorde d’un clin d’œil avec l’un de ses amis pour une ballade berbère aux accents vigoureux. Si je n’en saisis pas un traître mot, j’en capte les superbes énergies. A la ballade succède une autre, puis une autre.

Seule la rupture d’une corde de la guitare interrompt le concert. Le numéraire offert pour la réparation de l’instrument ne saura assez gratifier Rachid et ses amis pour mon baptême culturel en pays berbère.

Trek dans le Jebel Sahro

Après la chambre d’hôtel, il me faut identifier un guide. Ce ne sera pas trop difficile. Mohamed est licencié en lettres, reconverti en guide diplômé. Un homme fin et cultivé, profondément fier et amoureux de sa terre natale. Il m’invite pour un jour dans sa maison familiale, le temps de préparer le trekking de cinq jours.

Je plaide en vain pour une logistique minimale. Nous partirons avec un muletier et sa mule, une grande et une petite tente, des matelas, des sacs de couchage, du matériel de cuisine à faire pâlir d’envie ma grand-mère, ainsi que des provisions alimentaires pour au moins deux semaines. Je m’incline, d’autant plus que je suis mal équipé pour la montagne.

Vallée des Roses

Le Jebel Sahro fait face aux hauts sommets de l’Atlas, de l’autre côté de la Vallée des roses. Une production de roses très médiatisée et commercialisée en eau de rose. Sachant qu’un litre d’essence de rose coûte davantage qu’un kilo d’or, je contemple d’un œil suspicieux les centaines de bouteilles d’eau de rose vendue dans les dizaines de commerce de la localité.

N’importe, la Vallée des roses est magnifique : un fleuve de verdure dans un océan minéral. Si la lumière de la mi-journée aveugle de sa blancheur, celle de l’aube sculpte finement les formes et les tons. Là-bas, une île rougeâtre : une kasbah, habitation communautaire de terre crue construite à des fins défensives voici environ deux siècles.

Jour 1 : Le plateau

Après une courte nuit animée par les réjouissances sonores d’une noce célébrée dans le voisinage, nous – le guide Mohamed, le muletier Abdou, la mule anonyme lestée de 150 kilos de bagages, le touriste de service – traversons allègrement la Vallée des roses. Une fois traversé le dernier village, les contreforts du massif montagneux tentent de dissuader notre progression à travers la caillasse. Un désert minéral aux couleurs fauves et variées, forgé au feu volcanique des Enfers durant la longue nuit des temps. En ce début de saison, les sentiers sont à peine tracés. La chaleur est intense, à peine atténuée ci et là par quelques taches de verdure.

Après sept heures de marche, un gîte s’offre sur un ample plateau matelassé d’armoise. Les jambes raides, nous montons les tentes. La mienne est menue, de type igloo. La leur est une tente chapiteau, vaste et massive. Normal, elle procure l’espace nécessaire à la cuisine. Ah oui, la cuisine. Un Berbère prend le temps de cuisiner un repas chaud à midi, même en montagne. Le premier soir, le tajine (pot-au-feu) au mouton mijote pendant deux bonnes heures avant de me sauver in extremis de l’inanition et d’une mort certaine.

Jour 2 : La mule

Lever à la pointe du jour, pour prendre l’ampleur de la beauté ambiante. Le plateau est finement marqué de l’empreinte humaine. Des bergers cultivateurs berbères vivent ici. La veille, plus bas, nous avons croisé des nomades peu amènes, plus soucieux de leur tranquillité que curieux de rencontres inopinées.

Pour le meilleur et surtout le pire, ce jour est celui de la mule. A peine chargée, celle-ci profite d’un moment d’inattention de son mentor pour lui fausser compagnie.

Mohamed et moi marchons une bonne heure avant de nous en apercevoir. Je reste dans les hauteurs du plateau, alors que le guide rebrousse chemin en toute hâte. Il découvre tour à tour sur le chemin des piquets de tente, un récipient, des tomates, un matelas – égrenés par la cavalcade têtue de la mule vers son étable. Bloquée par un ravin, elle est ramenée de force à la raison humaine qu’elle ne partage assurément pas.

Vu notre retard, la pause de midi se mue en un gîte d’étape. De surcroît, la mule a déferré durant son escapade. Elle nécessite un maréchal-ferrant. Nous campons sans vergogne dans un verger à proximité d’un village. En pays berbère, on ne demande pas l’autorisation d’occuper un espace pour la nuit. Pas même l’autorisation de grignoter les délices de saison des vergers et des potagers – figues, grenades, raisin, pommes, oranges, noix, amandes, menthe et j’en passe. Pourtant, le Berbère des montagnes n’est pas d’un abord facile. Sa réserve initiale n’égale que son hospitalité et sa chaleur une fois la glace brisée.

Après le repas tardif de midi, l’après-midi est dédié à la chasse à un maréchal-ferrant dans le village voisin. Notre fringant Abdou en profite pour conter fleurette à de jeunes beautés locales. Cuisinier autant que muletier, il n’est pas peu fier de partager notre repas avec deux bergères effarouchées, qu’il amadoue encore de sa faconde. L’une d’elles nous offre le gîte dans la maison familiale. Le guide décline l’invitation, au grand dépit du muletier. Au retour du village, juché fièrement sur sa mule, Abdou harponne habilement une jeune Berbère retournant chez elle. Je saute de la mule pour lui céder ma place. Tentée, assurément. Mais les passants, sur le chemin. Et sa maison, trop proche…

Pour ma part, je croque l’un de mes rares portraits rapprochés de Berbères montagnards. Plus tard, dans le village, j’apprends le salut berbère entre hommes – quatre bises alternées sur les joues en se tenant par les épaules. J’effectue mes débuts à dos de mule et m’en sort plutôt bien, mis à part la monte initiale. J’annone le b-a-ba du ferrement des animaux de trait. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

Le paysage est grandiose, avec des couleurs incroyables, lunaires, brossées d’un vent aussi têtu que notre mule. Le jour de la mule, mais une belle journée quand même.

Jour 3 : Le cirque

Au petit matin, la propriétaire du champ et ses deux enfants nous tirent de la douce chaleur de notre couche. Ils vaquent à leurs tâches agricoles à proximité des tentes. Ma gêne grandit. Mes compagnons n’en ont cure, les visiteurs propriétaires apparemment pas davantage. Nous partageons avec eux le petit-déjeuner et quelques menus cadeaux avant de plier bagages. Euphorique, je convaincs la mère et sa fille de poser pour la postérité numérique avant leur retour au village.

La mule paraît aujourd’hui docile, probablement trop éloignée de son étable pour songer à une nouvelle fugue. La route sera longue, histoire de grignoter le temps perdu la veille. A la mi-journée, nous faisons halte dans le village d’un ancien muletier ami de Mohamed. Dans l’après-midi nous surprend un violent orage. Sans veste ni imperméable, je redouble l’allure, pressé aussi de fuir les mélopées soûlantes distillées par Abdou pour motiver sa monture et célébrer la beauté aride des paysages.

Toujours ces paysages à couper le souffle, où la présence humaine se dessine en filigrane, en symbiose nécessaire avec un environnement naturel inhospitalier.

Tard le soir, nous parvenons à notre gîte d’étape, au fond d’un impressionnant cirque rocheux. Prémonitoire. Les tentes sont montées quelques minutes avant la nuit et un nouvel orage qui terrasse la tente chapiteau. Inquiet pour mes compagnons, je plonge sous la toile. Ceux-ci peinent à réparer le lourd mât central. Un vrai cirque. Après une demi-heure d’efforts, la tente est finalement redressée et lestée, mais le sol à l’intérieur est détrempé.

Mon petit igloo, que j’ai monté et lesté tout seul, plie sous les giboulées mais résiste, souple comme un fétu. Au contraire de mes compagnons, je couche au sec. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

Jour 4 : Douche et grêle

Au matin, la magnifique kasbah voisine nous salue dignement, témoin impassible de notre spectacle burlesque de la veille. Froissée aussi que nous ayons dédaigné l’hospitalité de ses hauts murs pour nous protéger des bourrasques. Mohamed rétorque que ses parois de terre crue risquent l’effondrement. Peu convaincu, je lui accorde néanmoins le bénéfice du doute.

La matinée débute sous une nouvelle pluie. La journée sera difficile, avec le franchissement d’un haut col par un sentier muletier aussi tortueux que pentu. Trop pour la mule, qui prend soudain un chemin de traverse. Vigilant, je me déleste prestement de mon bagage pour la traquer dans la caillasse. Pas peu fier de mon apprentissage accéléré de muletier. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

Dans l’après-midi, un violent orage de grêle nous bassine en un clin d’œil, nous meurtrit le crâne et nous hache menu. J’en garde encore quelques hématomes et boursouflures. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

Bloqués par un torrent en crue, nous campons à proximité d’un hameau de bergers, toujours très réservés malgré que nous nous soyons installés sur leurs terres. Aujourd’hui, je n’en ai cure, concentré sur mes bobos et mes affaires détrempées. Avec la fatigue, l’humidité et la fraîcheur, le repas du soir se concentre sur l’essentiel : la soupe chaude. Et le thé, bien sûr. Thé noir chinois, édulcoré d’une montagne de sucre propre à terrasser instantanément tout diabétique.

Jour 5 : Le bercail

Longue descente vers la Vallée des roses. Les derniers coups d’oeil : la bergère dansant avec ses loups, les enfants croqués sur le pas de la porte.

A la pause de midi, la conversation s’engourdit. Abdou baille sans retenue, alors que sa mule piaffe nerveusement. Difficile de dire, du muletier ou de sa mule, est plus pressé de rentrer au bercail. Abdou prend chaleureusement congé. Quatre bises alternées, comme expliqué, malgré notre barbe de cinq jours.

Au milieu de la Vallée des roses, les eaux grossies de la rivière ont emporté le pont de bois. L’eau jusqu’aux cuisses, Mohamed et moi traversons à pied nus et à tâtons dans le courant. J’exécute une élégante chorégraphie pour ne pas noyer mon matériel photographique. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

La 4L de Mohamed

Une fois au bercail, un dernier thé. Mohamed m’emmène ensuite à la gare routière pour un bus de nuit. Las, sa vénérable 4L tombe en panne d’essence après deux kilomètres. Non, il ne s’agit pas d’une 4L convertie en Hummer surpuissante. Celle-ci rugit à Conakry.

La 4L de Mohamed est toute simple, usée, fatiguée et poussive. Une fois abreuvée, elle prétexte sa batterie déchargée pour faire encore sa tête de mule. J’ai donc poussé. Rappelez-moi de l’inclure dans mon curriculum vitae.

Je ne partirai finalement pas ce soir, car les bus sont pris d’assaut après les fêtes de fin du Ramadan. Ce sera une nuit d’hôtel. Afin de faciliter ma récupération physique, l’hôtel organise une noce de mariage dans sa salle de banquet, nonobstant mon départ à l’aube pour un voyage de dix heures en bus.

Rassurez-vous, j’ai adoré cette semaine berbère. Vous l’adorerez aussi un jour, grâce à Mohamed.

Bien à Vous,

Bertrand