Turquie – Istanbul côté cour

Published: 22/06/2012 | Documented: June 2012
Categories: Middle East, Turkey

Deux maîtres contemporains m’ont amené et guidé à Istanbul. Les deux artistes turcs y sont nés.

Ara Güler

Le premier excelle aux coups d’œil. Né en 1926 de parents arméniens, Ara Güler se tourne vers le photojournalisme après un banc d’essai cinématographique. Ses clichés d’Istanbul des années 50 et 60 l’amènent à rejoindre l’agence Magnum, invité par Henri Cartier-Bresson. Un brin nostalgique, le photographe dépeint le vieux Istanbul, ses maisons de bois et ses rues pavées. Son Leica capture les scènes de rue, rapporte les histoires insignifiantes mais significatives des personnes ordinaires, partage leurs émotions et leurs pensées.

Orhan Pamuk

Le second trace de complexes et fameux coups de plume. Né en 1952, Orhan Pamuk abandonne ses études d’architecte à l’âge de 22 ans pour vivre en anachorète et se consacrer à l’écriture. Bien lui en prend, car son œuvre de romancier lui vaut le prix Nobel de littérature en 2006. La célébrité a aussi son prix, car ses opinions en matière de droits humains lui valent bien des ennuis dans son pays.

Ara et Orhan se connaissent et s’apprécient. En 2006, l’écrivain publie une autobiographie intitulée Memories and the City qui raconte son enfance dans l’Istanbul des années 50 et 60 richement documentée par le photographe. Illustrée de nombreux clichés d’Ara Güler, Memories and the City fusionne ainsi les coups d’œil et les coups de plume des deux maîtres.

A l’intuition, j’ai choisi un petit hôtel situé à Beyoglu, non loin de la tour de Galata. Vieux quartier juif sur la rive européenne du détroit du Bosphore, à quelques encablures du centre des empires byzantin puis ottoman situé sur l’autre rive. J’ai découvert par la suite qu’Ara Güler est né et vit à Beyoglu. Il y tiendrait encore un café. Peut-être l’ai-je rencontré, peut-être m’a-t-il aperçu arpenter les rues d’Istanbul. A tout le moins et en toute modestie, il m’a inspiré.

Istanbul côté cour

Istanbul, c’est historiquement d’abord la prospère Byzance de l’Antiquité grecque puis romaine. Puis la Byzance romaine impériale, gardienne de la chrétienté orthodoxe dès le IVe siècle suite à la partition de l’empire romain. Ensuite la capitale du puissant empire musulman turco-ottoman du XVe siècle jusqu’au début du XXe siècle. Enfin l’Istanbul contemporaine, républicaine, laïque, jeune, vibrante et branchée.

J’ai passé comme chat sur braise, en dehors des heures de pointe, dans le palais Opkapi, dans l’église, puis la mosquée et à présent le musée Sainte Sophie (Aya Sofia), dans la mosquée bleue. Ces merveilles architecturales d’Istanbul sont malheureusement bondées.

Car je hais ce tourisme de masse organisé en groupes compacts et disciplinés, menés docilement par des guides obsédés par leurs horaires, commissions et pourboires. Des guides qui vous assomment de références historiques sitôt oubliées, qui décrètent ce qui est intéressant et ce qui ne le serait pas, qui inventent une pseudo insécurité pour mieux se rendre indispensables.

Par contre, je visite et revisite longuement la mosquée Souleymanie construite au XVIe siècle sous le règne prospère de Souleymane le Magnifique. Lieu peu couru par les masses, riche de d’atmosphères, doté de magnifiques jardins. Lieu prisé d’Ara Güler, ai-je appris ensuite. Quel bon goût, ce monsieur.

Je hante également la gare ferroviaire de Sirkeci, terminus du défunt Orient Express, pour y glâner quelques réminiscences. Histoire aussi de suivre les traces d’Hercule Poirot commissionné en 1934 par Agatha Christie pour y élucider une affaire criminelle. J’ai aperçu la silhouette du détective à proximité du train mytique. En revanche, aucune trace des personnages du sulfureux Midnight Express tourné en 1978 par Alan Parker.

Istanbul contemporaine

Le passé prestigieux d’Istanbul se transcrit de nos jours en un puissant nationalisme turc, fier et chatouilleux. On dit souvent qu’il vaut mieux visiter la Turquie que d’y travailler. Ce qui n’empêche pas de nombreux étrangers à s’installer à Istanbul pour y travailler dans le secteur privé international. Car la ville est attirante et dynamique.

Loin de son quartier historique sur la rive asiatique du Bosphore, le centre contemporain d’Istanbul se situe désormais à Taqsim Square à Beyoglu. La rue Istiklal, une large avenue marchande, relie Galata à la place Taqsim. De vrais Champs Elysées, malgré que l’épicentre de la fièvre acheteuse istanboulite se soit récemment déplacé plus au nord de Beyoglu. Une ruche bourdonnante à toute heure, où les contrastes sociaux se juxtaposent sans complexe.

Le souci du look habite les quartiers branchés d’Istanbul. Les jeunes Istanboulites sont folles de fringues. Tous styles, tous genres ; celui ‘Islamique chic’ tente une difficile synthèse des valeurs traditionnelles et modernes turques. Les Istanboulis ne sont pas en reste : ils l’expriment juste différemment. Tel maître, tel chien : même les animaux de compagnie s’y mettent, avec une touche épicurienne en sus.

La vie nocturne d’Istanbul attire les foules. Mon séjour dans le quartier de Galata coïncide avec un festival de musiques du monde.  Continuité logique pour un quartier de musiciens et de luthiers. Chaque soir donc, je me régale les yeux et les oreilles.

Un autre Istanbul m’appelle, moins friqué, moins clinquant et bruyant ; un Istanbul plus discret et intime, plus proche des témoignages artistiques d’Ara Güler et d’Orhan Pamuk.

Bien à Vous,

Bertrand