Suisse / France – Le dahu et la vouivre (1)

Introduction

Vous et moi aimons les contes et légendes, dont l’authenticité factuelle souvent douteuse est néanmoins gorgée de saveurs du terroir et d’émotions brutes. Les Alpes valaisannes, les Préalpes chablaisiennes et la Haute-Savoie en regorgent. 

Façonnés par le caractère sauvage de l’environnement naturel et la rudesse de la vie traditionnelle montagnarde, ces histoires ont voyagé à travers les âges pour tinter à nos oreilles. Elles intègrent souvent des créatures fantastiques – des fées et des nymphes mais aussi des animaux mythiques, des monstres, des diables ou des revenants – ainsi que des phénomènes géologiques mystérieux. 

Parmi ces créatures fantastiques, j’ai choisi le dahu et la vouivre: 

  • Parent du chamois et du bouquetin, le dahu est un quadrupède facétieux peuplant les escarpements montagneux. Ses pattes d’un côté du corps sont plus courtes que ses deux autres membres afin de se mouvoir facilement et sûrement dans les fortes pentes, d’où sa démarche de crabe des montagnes. L’asymétrie morphologique du dahu comporte toutefois un sérieux revers: afin de conserver son équilibre, il est obligé de se mouvoir dans une seule direction. Le dahu dextrogyre aux pattes droites raccourcies tourne donc autour de la montagne dans le sens des aiguilles d’une montre, alors que le dahu lévogyre aux membres gauches écourtés progresse toujours en sens inverse. Toute soudaine volte-face du quadrupède des deux sous-espèces l’expose au risque d’une grave chute. 
  • Mi-serpent ailé, mi-dragon, la vouivre est de taille imposante. Ses corps, sa peau et ses écailles, son sang même, sont de couleur verte. Elle porte au front une escarboucle étincelante. Dépourvue d’yeux, la vouivre voit au travers de son son énorme rubis au rouge éclatant. Elle sillonne le ciel les nuits de pleine lune ou les nuits d’orage, laissant derrière elle un sillon de lumière. La vouivre vit dans les sommets ou les gorges rocheuses ou encore dans les lacs ou rivières de montagne. Jalouse de sa tranquillité et de la paix des lieux sauvages qu’elle habite, la vouivre est d’approche difficile. Elle est redoutable si on la dérange ou la menace, prompte à terrasser tout humain tentant de dérober son escarboucle. Alliée aux forces de la nature, elle peut aussi déclencher des calamités naturelles.

En dépit de la difficulté de la tâche, j’entends rencontrer et dépeindre ces deux créatures mythiques dans leur milieu naturel. Comme j’ignore leur habitat précis, je les rechercherai au travers de multiples randonnées en Valais et en Haute-Savoie. 

Mon histoire du dahu et de la vouivre s’inspire du folklore local pour proposer sa propre lecture, illustrée de mes photographies. Au-delà de son narratif imaginaire, mon conte célèbre la beauté naturelle de ces contrées et l’attachement de leurs habitants à leur terroir. Elle se lit en langue française pour souligner son ancrage socio-culturel. Trêve de mots, mettons-nous en route. 

Alpes (Val de Bagnes)

Le florilège des légendes montagnardes du Valais fait la part belle au dahu et à la vouivre. J’opte pour Louvie dans le Val de Bagnes – un lac de montagne et une réserve naturelle protégée où vivent bouquetins, chamois et marmottes ainsi que probablement le dahu et la vouivre. 

Sur les hauteurs de Verbier, j’aperçois déjà des cornes imposantes. La beauté sauvage du Sentier des Chamois dit bien son attrait pour ces quadrupèdes équilibristes des montagnes.

Je n’y rencontre pourtant ni chamois, ni bouquetin ni encore de dahu. « La chaleur estivale les incite à migrer temporairement plus haut dans la montagnes », m’explique un montagnard local. Dommage pour moi; Louvie me sera plus favorable, j’espère. 

En revanche, les marmottes en veille sifflent à tout crin sur mon passage, tout en s’esquivant au regard. Parmi ces guetteuses, quelques-unes sont surprise par ma présence itinérante avant de détaler prestement dans leurs terriers. 

Je suis plus chanceux avec les bouquetins. Je conte ma quête insolite à un mâle solitaire philosophant dans un pierrier. ll m’encourage : « On aperçoit souvent la vouivre à proximité du lac. Pour le dahu, consulte mes congénères, un peu plus bas dans la montagne.» 

Autour du lac, je ne vois aucune trace de la vouivre. Plus bas, un groupe de bouquetins dévale la pente, avant de stopper pour en découdre. En ce début de saison estivale, les mâles s’affrontent pour définir leur hiérarchie. Leur agilité dans la pente est impressionnante, presque égale à celle du dahu. Je tente d’engager la conversation afin d’orienter mes recherches, en vain. 

Par chance, je croise ensuite un revenant fort bavard : « J’ai été un chamois autrefois et j’ai côtoyé les dahus à de nombreuses reprises à Louvie. On en voit plus guère ici de nos jours. Va plutôt dans les montagnes du Chablais pour les rencontrer. » 

C’est en assez d’enquête pour aujourd’hui. Après un dernier regard vers le massif du Grand-Combin, je goûte à une nuit douillette en cabane. 

Au petit matin, le lac de Louvie se montre mystérieux et fantasque, nappé de brumes, de textures et de tonalités éthérées. Un parfait habitat naturel pour une vouivre. 

C’est alors que je me remémore la légende de la vouivre de Louvie, contée notamment par Louis Courthion dans un recueil publié à la fin du 19e siècle. 

Autrefois, les gens de Nendaz étaient maitres de Louvie. Chaque année, ils déploraient de nombreuses pertes de bétail en raison de la vouivre. Ne pouvant remédier à la situation, ils abandonnèrent peu à peu Louvie et ses riches pâturages.

De leur côté, les Bagnards résolurent conquérir Louvie car ils qui convoitaient cet alpage. Toutefois, la vouivre veillait et stoppait les incursions même des hommes les plus audacieux.

Dès lors, les Bagnards élevèrent un jeune taureau orné de belles cornes qu’ils nourrirent avec du lait durant sept ans pour le fortifier. En outre, un forgeron lui confectionna une forte armure de fer. Confiants en leur champion, les Bagnards l’accompagnèrent en grand nombre jusqu’au plateau de Louvie. 

La vouivre attendait le taureau cuirassé du haut du plateau. Elle se mua en un félin féroce, avant d’engager le combat. Après un furieux corps-à-corps, le taureau l’emporta d’un formidable coup de corne qui éventra son adversaire. La vouivre de Louvie n’était plus. Le taureau cuirassé ne savoura guère sa victoire puisqu’il mourut d’épuisement à l’issue du combat.

Depuis lors, la commune de Bagnes exploite à son bénéfice les pâturages de Louvie.

Je quitte bientôt Louvie pour le Chablais. Malgré la légende, je reste persuadé que la vouivre de Louvie a survécu son terrible combat contre le taureau cuirassé et qu’elle hante encore les parages. En gagnant de l’altitude, mon intuition est avérée: une magnifique vouivre tournoie dans le ciel entre des rochers aux formes tourmentées. 

Le bilan intermédiaire de ma quête des animaux fantastiques des montagnes est largement positif. J’ai trouvé à Louvie la confirmation de l’existence de la vouivre ainsi que des indices pour localiser le dahu dans le Chablais. Reste à préparer la seconde étape de ma recherche. Selon mon ami le sage hibou, la nuit porte conseil. Acte donc. 

A suivre.

Cordialement,

By Bertrand

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