Préalpes (Chablais, Haute-Savoie)
Dans le Chablais valaisan, un petit lac de montagne dans son écrin végétal et minéral. Un brouillard fantasque esquisse de multiples formes éphémères. Il dévoile soudain une vouivre qui s’ébat dans les flots. Fait notable, elle est sans escarboucle.

Selon la légende, l’oeil de la vouivre projette une très vive lumière alentour, si bien que l’escarboucle lui sert non seulement d’organe de vision mais également de lanterne. Ce rubis rouge fascine les humains pour sa luminosité, sa taille, sa rareté et donc sa valeur marchande.
La vouivre ôte son escarboucle seulement lorsqu’elle entend se baigner dans un lac ou une rivière de montagne. Elle dépose alors son escarboucle sur la rive, se transforme parfois en belle jeune femme avant de goûter à la baignade. C’est souvent à ce moment que des hommes, téméraires ou cupides, tentent de tuer la vouivre ou de s’approprier son bijou au péril de leur vie.
Pour ma part, je me détourne de l’escarboucle déposée sur le rivage du lac. La vouivre est le génie des lieux qu’elle hante; il importe dès lors de ne pas l’indisposer. La brume s’estompant, je prends le chemin des hauteurs sous un ciel à l’humeur chagrine, sinon menaçante.
Peu avant la Haute-Savoie, Phoebus daigne enfin me réchauffer et éclairer ma route. Le paysage embrumé est magnifique, irréel presque. Cependant, je ne suis pas en ballade champêtre. J’ambitionne toujours de rencontrer le dahu, là-haut dans la montagne. Je poursuis donc mon ascension.
Je rencontre les premiers bouquetins dans les hauteurs enrubannées de nuages. Plus curieux qu’effrayés par ma présence, les quadrupèdes se moquent ouvertement de ma quête : « Pourquoi faudrait-il des dahus dans les montagnes alors que nous sommes si agiles dans les pentes ? ». Je rétorque sèchement que le Créateur en a décidé ainsi.
Lassé des sarcasmes des bouquetins savoyards, je regagne le Chablais en traversant un imposant névé. Un peu plus bas, une marmotte s’enquiert de ma pérégrination avant de me siffler un encourageant « Continue ton chemin, les dahus sont par là ! ».
Je progresse par monts et par vaux, le souffle parfois court mais l’humeur sereine. Deux bouquetins croisés en chemin ne s’émeuvent guère de ma présence. Après de longues heures de marche, j’atteins une cime qui tutoie le Paradis par sa hauteur et la splendeur de son panorama.

En dépit de la beauté sauvage du site naturel, les dahus restent insaisissables. J’emprunte ensuite un sentier des plus escarpés pour les débusquer. Sur le fil d’arête, mon pas est aussi prudent que la vue est imprenable. En contrebas, un petit lac de montagne étincelle comme une émeraude ou un saphir vert. Au loin, le lac Léman se prélasse dans la moiteur estivale.

Soudain, j’aperçois au loin deux quadrupèdes à l’agilité d’un autre monde. Ils se jouent de la forte déclivité et des obstacles naturels avec une facilité déconcertante. Leurs pattes gauches sont visiblement plus courtes que celles de droite ; ils progressent systématiquement dans le sens contraire des aiguilles de la montre : voilà enfin des dahus lévogyres !
J’exulte et tente en vain de rattraper les dahus. Avant de disparaître derrière la montagne, l’un d’eux me lance : « Si tu veux nous revoir, retrouve-nous en Haute-Savoie! » Je prends bonne note de l’invitation lancée par le quadrupède. En dépit de ses modalités imprécises, le rendez-vous vaut son pesant d’or.
Auparavant, il me faut récupérer de ma fatigue et de mes émotions. Je regagne le petit lac où j’ai entrevu la vouivre. Le lieu est féérique, propice à la détente avant mon nouveau périple naturaliste en terre savoyarde.
Faute d’indications précises, j’entreprends une longue errance dans les Préalpes de Haute-Savoie, en privilégiant des lieux reculés, plus propices à servir de repaire au dahu ou à la vouivre. Certains hameaux sont si isolés qu’ils ne sont accessibles qu’à pied ou par les airs.
Voilà que je croise un auguste aigle savoyard guettant sa proie. D’abord impassible à ma détresse de chercheur de créatures fantastiques, il m’indique finalement d’un bref coup d’aile une direction dans la montagne.
Une fois dans les hauteurs, je scrute soigneusement les pentes les plus raides pour repérer un dahu, ainsi que tout plan d’eau pour y localiser la vouivre. Les montagnes de Haute-Savoie comptent de nombreux lacs et gouilles qui scintillent au soleil. J’apprécie le spectacle naturel, bien que mon objectif premier soit autre.
Enfin, dans un cirque herbeux, un esprit malin m’aborde avec un sourire narquois : « Tu cherches le dahu, pas vrai ? Hmmmm, il se pourrait bien que je sache où le trouver. Que me donneras-tu en échange ? Je lui promets ma considération et mon amitié, ce qui paraît insuffisant à l’énergumène. Je lui propose en sus la publication de son portrait: « Ma photographie te rendra célèbre pour l’éternité ! » Intrigué autant que flatté, il accepte mon offre et m’indique une haute cime à l’horizon.

Me voilà à nouveau en chemin, soufflant et souffrant pour gagner de l’altitude. Au détour d’un névé, un petit bouquetin croise prestement mes pas, l’air tranquille. Bien plus haut, je parviens à mes fins.
La scène est féérique. Un petit troupeau de dahus – dextrogyres et levogyres – broute paisiblement dans des pentes raides d’un décor minéral caressé par les dernières lueurs du jour. Les quadrupèdes se déplacent avec aisance et sans précipitation jusque dans les replats rocheux les plus improbables. Les dahus évitent soigneusement toute volte-face dans la pente et gagnent la crête de la montagne afin de changer diamétralement de direction. Après leur repas du soir, le groupe disparaît de ma vue dans le crépuscule.
Je fonds de contentement avant de m’effondrer sur ma couche. Au petit matin, je gagne les cimes pour crier ma joie à l’auguste massif du Mont-Blanc à l’horizon ainsi qu’au majestueux lac Léman en contrebas.
Voilà une superbe épopée qui me laisse pourtant un peu sur ma faim car l’appétit vient en mangeant. Après les Alpes et les Préalpes, j’entends encore arpenter la vallée du Rhône pour y rencontrer la vouivre.
A suivre.
Cordialement,


















































