Nigeria – Nouvelle lune à Kano, nouveau roi à Lagos

Published: 01/12/2003 | Documented: Sept. - Nov. 2003
Categories: Africa, Nigeria, West Africa

Nouvelle lune à Kano

Fête d’Eid-el-Fitri

Le mince croissant de la nouvelle lune apparaît enfin. Apparition discrète et parcimonieuse puisque l’astre se dévoile d’abord dans quelques États du Nord du Nigeria. Apparition médiatisée néanmoins, car elle annonce la fin du Ramadan. Alors convergent vers Kano les délégations d’une quarantaine de chefs traditionnels, venues présenter à l’Émir leurs vœux de santé, de bonheur et de prospérité à l’occasion de ses quarante ans de règne.

Signe précurseur et tangible des réjouissances d’Eid-el-Fitri, un cavalier monté sur un magnifique pur-sang arabe surgit au milieu du trafic automobile. Comme échappé d’un conte des Mille et Une Nuits, le couple se faufile habilement entre les voitures et les deux-roues. La populace s’agglutine déjà le long des grilles du palais de l’Émir Dans l’enceinte piaffent plusieurs centaines de cavaliers en tenue d’apparat.

Le soleil arde sans complaisance, à peine tempéré par un vent léger. Il annonce la saison de l’harmattan dont le sable sahélien recouvrira bientôt la ville d’un linceul crépusculaire. Des vendeurs tentent d’étouffer le feu des gosiers empoussiérés. Un cordon disparate de policiers, de boy-scouts et de brancardiers ceinture la tribune d’honneur. Haut perchés, les invités de marque devisent dignement. Les autorités politiques donnent enfin le coup d’envoi des réjouissances.

Les premières formations se mettent en branle. Au centre, le chef de clan local sur son destrier. Près de lui chevauchent ses conseillers et ses fils. Autour de la noblesse, un double rang de soldats arbore fièrement des lances d’opérette. En avant-garde, une poignée de musiciens tambourinent des accents martiaux. Suit une piétaille hirsute en armes rustiques, tout à un combat sans merci. Cavaliers et piétons unissent leur voix pour encenser l’Émir de louanges dithyrambiques et vociférer de terribles imprécations contre ses ennemis. La scène paraît comme sortie d’un livre d’histoire ou de contes.

Les délégations successives rivalisent d’élégance, d’emphase et de virilité. Leur tour d’arène hésite entre déférence et suffisance. Leurs riches costumes sont rehaussés de métaux, de brillants, de peaux ou de plume d’animaux.

Un murmure court soudain parmi la foule. L’Émir apparaît, là-bas, au loin. Sa suite comprend, outre sa garde personnelle, une ribambelle de garçons à cheval, choisis parmi ses 37 enfants. Un chameau les accompagne en hochant dignement la tête. L’Émir et son cortège entame un tour d’honneur, au centre de la toile impressionniste composée par les livrées des cavaliers. A son passage, le murmure de la foule s’enfle d’un tonnerre d’exclamations.

Le monarque chevauche sous un ample parasol à breloques. Une étoffe immaculée ceint le contour de son visage. Son regard paraît impassible, noyé sous une paire de lunettes fumées surmontées d’une étrange coiffure. L’Émir s’immobilise près de la tribune d’honneur. Un rempart compact de gardes montés le soustrait aussitôt des regards.

Les réjouissances continuent de plus belle. Sabres au clair et lances brandies, des cavaliers déferlent en des galops furieux qui meurent abruptement à proximité de l’ovale protecteur.

Les soldats disposés en arc de cercle actionnent tour à tour leur antique mousquet à poudre. Les détonations trouent les airs qui saignent une lourde fumée noire. Une formidable salve de vivats clôt la cérémonie.

Au Nord du Nigeria, la fête de fin du ramadan représente davantage qu’une manifestation religieuse haute en couleurs. Elle est aussi le manifeste politique d’une élite sociale qui se cramponne fermement aux rênes d’une société traditionnelle.

Architecture traditionnelle

Vivant Lagos depuis une année, cette visite à Kano est ma première incursion au nord du Nigeria. Première rencontre avec la superbe architecture en terre crue de l’espace sahélien. Premier contact avec une société islamique. Je flotte de bonheur.

 

Je reprends la route de Lagos, bien luné et les yeux pleins d’étoiles festives, prêt à affronter le quotidien et plus encore l’extraordinaire.

Nouveau roi yoruba à Lagos

Si j’ai observé la nouvelle lune à Kano, j’ai presque rencontré le nouveau roi yoruba de Lagos. Suite au décès de son précédecesseur, la communauté yoruba s’est choisie un nouveau chef. Et cela se fête, longtemps et bruyamment. Aguillonné par la curiosité, je brûle de voir ne serait-ce qu’une partie des réjouissances. Cependant, celles-ci ont lieu dans des quartiers peu fréquentables pour moi. Un ami yoruba se démène pour rendre possible cette expédition interculturelle.

Le jour J, les délégations yorubas affluent de toutes les directions pour porter hommage à leur nouveau leader. Acccompagné de notre ami yoruba, nous nous rendons dans son quartier yoruba. Sur place, nous rompons la glace avec un groupe qui patiente avant de se rendre à la résidence du nouveau roi. A force de sourires, de poignées de main et de photos, le groupe accepte de nous intégrer dans son pèlerinage festif. Une photo des anciens du groupe scelle le pacte.

L’ambiance s’échauffe peu à peu. Sur un fond musical de tambours, des silhouettes coiffées et masquées défilent en dansant, simulent des combats à l’arme blanche et des volées de coups de bâton distribuées à la cantonnade.

D’un geste, les anciens décident soudain du départ de la délégation vers la résidence royale yoruba. On nous signifie d’ôter nos chaussures. Les émissaires cheminent nu-pieds pour mieux signifier leur humilité et leur respect vis-à-vis de leur roi. C’est donc nu-pied que nous slalomons dans les rues, entre les divers détritus en tous genres qui jonchent le sol. On n’y connaît aucune grève des éboueurs car j’ai observé des régiments de rats se charger des composants organiques.

La délégation yoruba qui nous emmène vers la résidence royale comporte un responsable de la sécurité. Celui-ci veille sur nous comme un ange sur ses chérubins, toujours inquiet de mes retards sur le reste de la bande en raison de mes multiples arrêts photographiques.

Après plus d’une heure de pérégrinations, nous prenons congé de notre délégation et de son ange gardien. Car les étrangers ne sont pas admis à s’approcher du saint des saints yorubas. N’importe, ce que nous avons vécu aujourd’hui restera gravé dans nos mémoires pour les lunes à venir.

Le roi est mort, vive le roi !

Bien à Vous,

Bertrand