Myanmar – La colombe de Yangon

Published: 21/11/2010 | Documented: 2004-2005
Categories: Myanmar / Burma, Southeast Asia

La libre colombe

Nobellisée voici presque vingt ans, Aung San Suu Kyi a enfin quitté sa cage. Une cage bien ordinaire, pas même dorée, verrouillée pendant quinze des vingt dernières années. La colombe volerait désormais sans contrainte.

A Yangon, j’ai vécu à proximité de la colombe et de sa cage située sur la rive du lac Inya – un vaste plan d’eau artificiel créé durant la période britannique. Pur hasard géographique, faut-il le préciser. Aucune relation de voisinage ; pas de traversée à la nage du lac jusqu’à sa cage, comme ce citoyen américain en 2009. Juste un portail d’entrée, aperçu furtivement de temps à autre depuis la route.

Ces souvenirs fugaces ressurgissent ces jours-ci, à la vision d’images télévisées montrant désormais des foules compactes massées autour de la colombe. Une formidable mère courage, dotée d’un immense talent de conviction, de mobilisation et… de sourire.

Yangon

Avant de vivre à Yangon, je m’imaginais une ville en marge du temps, asphyxiée et recluse sur elle-même. La réalité diffère, fort heureusement. Dans la capitale birmane, j’aimais me rendre régulièrement à la pagode Shwedagon – lieu culte du culte bouddhiste, mais aussi aire de repos, café du commerce et agora. Tout au long de l’année, la pagode Shwedagon draine les foules. Visiter une pagode permet au bouddhiste de cultiver les idéaux de générosité, de gentillesse, d’amour et de compassion.

La plupart des Birmans pratiquent un bouddhisme mâtiné d’astrologie d’essence hindouiste brahmanique. Dans la cosmogonie birmane, le cours des planètes définit la destinée des humains en fonction de leur lieu et de leur date de naissance. Beaucoup de Birmans conjuguent ainsi une ardente foi bouddhiste et un esprit éminemment superstitieux.

La pagode Shwedagon bruisse de gens, d’odeurs doucereuses, de pas et de bruits feutrés. Le dévot conjugue la prière, l’offrande et la méditation dans son cheminement autour de la base octogonale de la stupa. Allogène face à ce bouillonnement culturel, je me sens néanmoins à l’aise. Grâce à sa spiritualité ambiante, l’enceinte de la pagode constitue un lieu hors du temps et de l’agitation humaine. On s’y ressource, mentalement comme physiquement.

Il s’y croise et se rencontre des Birmans de toutes ethnies, de tous bords et de toutes conditions sociales. Un espace social où abondent les discussions sur des thèmes variés, y compris politiques. Dans l’entre-deux guerres mondiales, la pagode Shwedagon constitue un creuset de l’irrédentisme anti-colonial birman.

A Yangon, j’aimais également me promener dans le centre-ville, dont l’urbanisme et l’architecture ont été profondément modelés durant l’époque coloniale. Suite à la pénétration coloniale britannique en provenance du sous-continent indien, Yangon (Rangoon à l’époque) devient dès la moitié du XIXe siècle la capitale politique et économique de la Birmanie britannique.

De nos jours, les quartiers administratifs et résidentiels tracés au cordeau par les Britanniques exsudent un charme fatigué, plus charmant à visiter qu’agréable à vivre. Beaucoup d’immeubles officiels datent de la fin du XIXe siècle, ont traversé les époques sans état d’âme ni entretien, mais avec beaucoup de caractère.

Il en est de même pour certains véhicules rescapés d’un autre âge – fatigués et poussifs, mais dignes et vaillants. Au sortir de la Seconde guerre mondiale, la Birmanie était économiquement plus avancée que la Thaïlande.

Le centre-ville de Yangon comporte également ses quartiers populaires, denses, bigarrés, bruyants et bourdonnant d’activités commerciales ou ludiques.

Dans ces rues populaires abondent les tea shops, ces cafés du commerce à l’arôme birman. Sans surprise, on y déguste exclusivement un thé chinois aussi bouillant que laiteux et sucré. Un espace social essentiellement masculin où s’observe et se commente la vie publique, où se propagent les rumeurs et les nouvelles, où bourgeonnent les idées et les projets, où naissent et meurent les amitiés et les inimitiés.

Fête hindoue de Chitra Pournami

Un dimanche, mes pérégrinations dans le centre-ville de Yangon croisent la célébration annuelle de Chitra Pournami. La fête hindoue est dédiée à Yama, le dieu hindou de la mort et le maître de l’empire des morts. L’occasion de me rappeler que jusque dans les années 1930, la moitié des habitants de la capitale birmane était d’origine indienne, active dans le commerce ou l’administration coloniale.

Je reste bouche bée devant ces jeunes hommes au corps et à la tête peints de jaune, ornés de lourds colliers végétaux. L’un d’eux arbore sans complexe une tige métallique qui lui transperce les deux joues.

Un autre jeune homme s’approche, portant crânement un mât à l’effigie de Yama. Les guirlandes qui retombent en cercle du pieu central, couplées à sa démarche exaltée, déclenchent tant le rire que l’effroi parmi les badauds. Pour ma part, j’y vois une énorme tarentule dansant au son du tambour.

Plus loin, un homme marche en tirant une charge derrière son dos, la bouche tordue d’un rictus. Il hâle des noix de coco au moyen de crochets métalliques fichés dans la chair de son dos. Je réprime à peine un haut-le-cœur.

Un peu plus tard, je croise un jeune chargé d’un pot de charbons incandescents. Il prépare l’épreuve emblématique de la fête du Chitra Pournami : la marche à pieds nus sur un tapis de charbons ardents.

Un prêtre inaugure stoïquement la voie charbonneuse, suivi un à un par des centaines de fidèles. Afin de corser l’épreuve, des pères de famille portent dans leurs bras ou sur leurs épaules de jeunes enfants. Le spectacle laisse sans voix ni geste les enfants témoins de la scène.

Pour les dévots hindous, les rites pratiqués lors de la fête du Chitra Pournami testent et démontrent publiquement leur foi, les connectent spirituellement avec l’Univers pour mieux vivre et progresser dans leur vie terrestre. L’épreuve des charbons ardents autorise ainsi le dévot à formuler ensuite un vœu pieux.

En bon cartésien et mauvais dévot, je peine à interpréter cette auto flagellation autrement qu’en une forme de masochisme religieux. Au mieux, j’y vois une vaine démonstration de courage. Connexion avec son environnement social et céleste, engagement spirituel, volonté de progrès social, leçon de courage ; ne voilà pas précisément tracée la destinée de la colombe ? Avec pour différence qu’en lieu et place du rictus du pèlerin hindou, la colombe y joint l’élégance du sourire.

Je ne formulerai cependant aucun vœu pieux pour la colombe, faute d’avoir tourné pieusement autour de la stupa de Shwedagon ou d’avoir cheminé, comme chat sur braise, sur les charbons ardents de la fête de Chitra Pournami.

Bien à Vous,

Bertrand