Guinée Conakry – Fouta: Entre deux mondes

Published: 31/01/2011 | Documented: Dec. 2010
Categories: Guinea Conacry, West Africa

Falaises de Doucky

Les falaises de Doucky sont le Grand Canyon guinéen et le miroir de la société du Fouta-Djalon.

Sur le haut plateau vivaient les nobles ; au pied des falaises les petites gens, voire les esclaves. A force de labeur ou en convolant avec leurs maîtres, les gens du bas ont comblé leur handicap matériel et social. Avec l’effritement de la servitude et le nivellement des richesses, la classe nobiliaire n’occupe plus forcément le haut de l’échelle sociale.

La mobilité sociale présuppose des passerelles entre les deux mondes. D’incroyables sentiers escaladent et dévalent la paroi de grès, au mépris de la gravité et de la pente. Le plus audacieux d’entre eux avale les quelque 500 mètres de dénivelé au moyen d’échelles rudimentaires de bois et de lianes. L’excursion de demain avec mon guide Bouba est toute trouvée.

Au petit matin, nous nous mettons en branle. Le ciel est légèrement voilé propice à l’effort. L’itinéraire emprunte le sentier qui jouxte le rocher de la Hyène. La bête a longtemps sévi dans les parages avant de fuir les chasseurs, non sans léguer son nom à la postérité.

Malgré que la saison pluvieuse ne soit déjà plus qu’un souvenir, la végétation se fait luxuriante et exubérante, sous les pieds comme dans les airs. Un festival de verdure qui ondule à la brise, parfois émaillé de pétales violets ou jaunes. Même le monde minéral paraît vivant. Le génial architecte Antoni Gaudi doit avoir visité ces somptueuses cathédrales rocheuses avant de concevoir sa Sagrada Familia barcelonaise.

Aux abords de la falaise, la descente se fait abrupte, moins végétale et avenante. Le sentier suit une faille naturelle qui strie en diagonale l’imposante falaise, dans le lit d’un ruisseau. Les pierres, moussues d’humidité ou trempées d’eau courante, glissent sous le pied. A la montée, une femme et son fils avalent les anfractuosités d’un pas vif chaussé de simples sandales.

Le sentier reprend pied sur une superbe terrasse minérale. « Elle s’appelle Marley’s stage », indique Bouba, car le reggae et la culture rastafari y ont longuement célébré la quiétude inénarrable et la vue imprenable.

Une pause s’impose. Un couple débouche du bas du sentier, à peine essoufflé. Je les arrête d’un geste et d’un sourire. L’homme, un peu bourru, se laisse finalement convaincre, avant de poursuivre sa route.

La descente reprend, toujours caillouteuses et glissante, avant de se faufiler dans les futaies et les hautes herbes. Au loin, les singes crient leur malheur de la proximité humaine. De jeunes femmes nous dépassent rapidement, enfants et bagages sur la tête ou sur le dos. Emmenée par une femme au pas et au teint usés, un second groupe de femmes et d’enfants gagne patiemment les hauteurs.

Nous voilà enfin au pied de la muraille rocheuse. Tout là-haut, à travers la canopée, une frange de verdure borde la ligne de crête. Un peu plus bas, d’étroites terrasses plantées de bananiers, accessibles par le haut ; cultures suspendues dans les airs entre deux mondes. Au fond, une large vallée où s’épanche la rivière Kokoulo. Entre deux, une formidable muraille de grès – un paradis vierge pour l’escalade sportive.

Tout ou presque y est encore à faire en matière sportive. Mais le faut-il vraiment ? En 1826, la visite dans la vallée de la Kokoulo de l’explorateur français René Caillé – probablement le premier Occidental dans la région – a certainement stupéfait les populations indigènes.

Beaucoup plus récemment, le premier vol en parapente accompli par un Américain à partir du haut plateau vers la vallée de la Kokoulo a paniqué la population des hameaux du bas des falaises. Croyant à une attaque aérienne de commandos militaire, elle a évacué précipitamment ses terres pour s’abriter.

Vers la mi-journée, nous nous approchons de la faille de remontée. Le sentier ne se devine pas de loin, blotti profondément dans la roche. Bouba m’explique que les autochtones ont tenté d’abord d’équiper d’échelles une autre faille naturelle située à quelque distance de l’actuel passage, avant de buter contre un gros rocher infranchissable.

Echelles de Doucky

Voilà enfin la faille qui sert d’ascenseur vers le haut plateau de Doucky. Les contreforts de la voie de montée s’élèvent rapidement dans la végétation et les rochers. Le monde minéral s’impose rapidement. La première des neuf échelles est franchie sans sourciller. La seconde est déjà plus aérienne.

 

Les échelles impressionnent moins par le vide ou la pente qu’elles franchissent, que par leur assemblage rudimentaire : un gros fagot de branches ou de bambous ficelés de cordes végétales. On comprend mieux la nécessité de leur entretien.

Comme la voie de descente empruntée au matin, la faille dans la paroi rocheuse est humide, les pierres glissantes. Comme le matin, nous croisons quelques femmes. Toujours chaussées de méchantes sandales de plastique, souvent avec une charge sur la tête, parfois avec un enfant juché et calé dans le dos.

Le sentier enchaîne sans férir les échelles, se faufile entre les blocs et les parois rocheuses, avale la pente et l’altitude. La dernière échelle débouche d’une grotte à travers d’une fenêtre de lumière. Plus haut, la pierre cède le pas au monde végétal.

Avant de boucler la boucle, nous faisons halte auprès de l’élément liquide pour un bain bien mérité. Dans le Grand Canyon de mon royaume, l’eau a tracé la voie entre les deux mondes. Une voie difficile, aérienne, tortueuse et glissante, parfois impraticable et même sans issue. L’eau y percole plus qu’elle ne jaillit à large flots.

Pour les hommes, la passerelle dessinée par l’élément liquide est plus aisée à descendre qu’à monter, mais les deux sens restent possibles. A l’image de la mobilité sociale au Fouta-Djalon.

Bien à Vous,

Bertrand