Guinée – Soundjata, la Princesse et leur griot

Published: 11/03/2011 | Documented: 2010-2011
Categories: Guinea Conacry, West Africa

« D’autres peuples se servent de l’écriture pour fixer le passé ; mais cette invention a tué la mémoire chez eux ; ils ne sentent plus le passé car l’écriture n’a pas la chaleur de la voix humaine. Chez eux tout le monde doit connaître alors que le savoir doit être un secret ; les prophètes n’ont pas écrit et leur parole n’en a été que plus vivante. Quelle piètre connaissance que la connaissance figée dans les livres muets.

 

Moi Djeli Mamadou Kouyaté, je suis l’aboutissement d’une longue tradition ; depuis des générations nous nous transmettons l’histoire des rois de père en fils ; la parole m’a été transmise sans altération, je la dirai sans l’altérer car je l’ai reçue pure de tout mensonge.

 

Écoutez à présent l’histoire de Soundjata, le Na’Kammah ; l’homme qui avait une mission à remplir. »

Malgré ses mots peu amènes envers le livre, Djeli Mamadou Kouyaté, un griot mandingue de la Haute Guinée, s’ouvre ainsi au milieu du XXe siècle à la plume de Djibril Tamsir Niane, afin l’historien guinéen fixe dans l’écrit la fondation épique de l’empire du Mali.

Soundjata

L’épopée de Soundjata Keita est aussi belle que longue et complexe. La résumer sommairement ici serait donner entièrement raison au griot. Néanmoins, je ne résiste pas à vous en livrer quelques bribes…

Roi mandingue, le père de Soundjata reçoit un jour à sa cour un chasseur devin qui lui prédit que le fils qu’il attend pour consolider et étendre son royaume sera enfanté par une femme laide et bossue. Quelque temps plus tard, le roi rencontre une laideronne qu’il prend aussitôt comme seconde épouse. Celle-ci lui donne rapidement un fils, mais infirme. Les jambes percluses, Soundjata connait une petite enfance végétative, tout en restant le favori du roi qui n’avait pas oublié l’oracle.

A la mort du roi, la première épouse impose son fils comme successeur du défunt. Soundjata, sa mère et ses sœurs essuient les brimades quotidiennes de la reine mère et de son clan. Un jour, Soundjata se révolte. Il recouvre soudain l’usage de ses jambes, grandit et se fortifie pour devenir un valeureux chasseur à la force surhumaine et aux pas de géant, aimé et respecté.

La reine mère redoute qu’il ne renverse son propre fils sur le trône. Afin d’affaiblir Soundjata, elle envoie donc le griot du prince dans une ambassade périlleuse auprès du cruel roi de Sosso – Somaoro Keita. Du haut de ses dix ans, le prince Soundjata explose car il n’est de prince mandingue sans son griot. Il défie la reine mère et son fils, annonce à grand fracas son départ de la cour, mais jure d’y revenir un jour comme souverain. S’ensuivent sept années d’exil.

Entre-temps, le royaume mandingue tombe comme un fruit mûr sous la domination du roi de Sosso. Somaoro Keita retient d’abord le griot de Soundjata pour mieux s’approprier ses services. Malgré que la reine mère donne sa propre fille (la demi-sœur de Soundjata) comme épouse au redouté roi, Somaoro met à sac le royaume mandingue et décime sa famille royale.

Si le roi mandingue s’enfuit pour sauver sa vie, la résistance populaire s’organise.

Désormais mûr pour sa revanche, le prince Soundjata entreprend vers 1230 la conquête militaire du royaume de Sosso. Il y parvient au prix de dures batailles et grâce à l’aide de sa demi-sœur. Celle-ci a en effet percé le secret de l’invincibilité de son époux le roi de Sosso, avant de s’enfuir avec le griot de Soundjata pour retrouver le prince mandingue.

Soundjata tient sa promesse puisqu’il foule les terres ancestrales en roi vainqueur. De sa capitale, aujourd’hui une bourgade guinéenne près de la frontière malienne, il entreprend ensuite une longue et fructueuse conquête. Après avoir subjugué le royaume du Ghana, Soundjata se proclame empereur du Mali. Jusqu’à sa mort en 1255, il se montre aussi brillant stratège militaire que fin politicien et habile administrateur.

Les successeurs du légendaire Soundjata poursuivent son œuvre impériale. A son apogée au XIVe siècle, l’empire du Mali court de l’actuel Sénégal à la Côte d’Ivoire, de la Guinée à la Mauritanie.

Katoucha Niane

Ces histoires de griots sont choses du passé, diront certains sceptiques du XXIe siècle. Détrompez-vous. Dans l’épopée, le fait historique se confond avec la légende, la gloire côtoie la tragédie, le passé courtise le présent. L’historien Djibril Tamsir Niane est aussi le père de Katoucha Niane, le mannequin guinéen qui, dans les décennies 80 et 90, devient l’égérie des plus grands couturiers parisiens. Par la suite, Katoucha s’est consacrée à la lutte contre les mutilations génitales des jeunes filles avant son décès à Paris en 2008 dans des circonstances troubles.

La princesse

C’est un sculpteur malinké vivant à Conakry m’a mis sur la piste de l’épopée de Soundjata. Inspirées de l’histoire orale véhiculée par les griots mandingues, ses œuvres gigantesques ont pour moi la formidable vigueur de Soundjata et la grâce longiligne de Katoucha. Peu m’importe que le prince soit mandingue et la princesse peule. Ainsi est la Guinée.

Du reste, j’ai rencontré une autre princesse peule, bien vivante celle-là, que je décrète être la descendante de la demi-soeur de Soundjata et dont la silhouette longiligne pourrait assurément inspirer mon ami le sculpteur.

Sékouba Bambino le griot

Enfin, j’ai retrouvé le griot des princes guinéens. Pas bien difficile, car il se produit régulièrement sur les scènes guinéennes et internationales. Non content de flatter les hommes de pouvoir, le musicien guinéen Sékouba Bambino est le griot de ces dames, en Guinée comme au Mali. Leur chéri, leur bambin. On les comprend: comment résister à son sourire?

La caste des griots se perpétue par les liens du sang. Si certains griots se spécialisent dans l’histoire orale, d’autres, comme Sékouba Bambino, sont avant tout musiciens. Né en Haute Guinée de parents griots au cœur de l’ancien empire mandingue du Mali, Sékouba Bambino est l’un des meilleurs représentants de la musique mandingue contemporaine et l’une des valeurs sûres de la musique ouest africaine.

Le succès musical de Sékouba Bambino auprès de la gent féminine lui vaudrait quelque inimitié auprès des époux jaloux de ces dames. N’étant ni mari ni jaloux, je ne pouvais décemment rater son concert à Conakry. L’audience est aux deux tiers féminine. Celle-ci s’enflamme dès la première chanson. Comme son sourire et sa voix aux intonations chaudes, ses textes de Bambino vont droit au cœur de ces dames, les flattent et les consolent de la rudesse de la vie quotidienne.

La première admiratrice se lance. Les autres suivent en rangs serrés et au rythme de la musique, en rivalisant de générosité et de théâtralité.  Au fil du concert, le style musical passe de la musique mandingue à un style afro-cubain. A la fin des années 1990, Sékouba Bambino s’est associé au célèbre groupe ouest africain Africando, né quelques années auparavant pour faire revivre les origines africaines de la salsa et de la musique latino. A l’appel du griot, des spectateurs montent sur scène, le temps de quelques pas de danse.

Clou visuel du concert-spectacle, une danseuse jaillit des ténèbres pour exploser sur scène. Elle abasourdit l’audience par un déballage époustouflant d’énergie qui la consume en quelques minutes. Elle se retire discrètement.

Sékouba Bambino reprend la barre musicale et termine son concert en apothéose, pour le plus grand plaisir de ces dames – et du mien.

La Guinée aura toujours ses griots – égéries de ses princes,  charmeurs de ses princesses. Elle lutte encore pour définir ses princes. Dans les décennies à venir, la Guinée se devra d’identifier une lignée de Soundjata aptes à assurer durablement sa stabilité et sa prospérité.

Bien à Vous,

Bertrand

Référence

NIANE Djibril Tamsir, Soundjata ou l’épopée mandingue. Paris : Présence africaine, 1960.