Malaisie – Bornéo – La revanche

Published: 26/05/2011 | Documented: Apr./May 2011
Categories: Malaysia, Southeast Asia

Voyager à Bornéo sans visiter un parc naturel, c’est un peu comme se rendre à Bora-Bora pour y bouder l’océan. A Bornéo, j’ai donc passé une petite semaine dans le parc de Gunung, dans l’état malaisien de Sarawak.

Parc naturel de Gunung

Un parc naturel à Bornéo, c’est d’abord beaucoup – mais alors vraiment beaucoup – de chlorophylle, d’eau et de boue. De la chlorophylle déclinée en d’innombrables formes végétales. De l’eau en rivières, en mares et en marécages, alimentées par des trombes d’eau tombées du ciel. De la boue rouge, argileuse, visqueuse et glissante.

Un parc naturel à Bornéo grouille d’animaux sauvages. Eh bien, pas tant que cela, du moins dans les sentiers battus par les touristes et leurs guides locaux. Enfin, n’imaginez pas croiser des pythons, des crocodiles et des orangs-outans tous les vingt mètres. Ils sont suffisamment dégourdis pour éviter autant que possible la présence humaine, ce qui est aisé vu la superficie du parc.

Les animaux rencontrés sont éminemment discrets. Pour leur survie, certains – caméléons et insectes divers – sont maîtres du camouflage, orfèvres du mimétisme. D’autres, papillons et chauve-souris par exemple, comptent sur leur mobilité ou leurs mœurs nocturnes pour leur tranquillité et leur sécurité.

Le parc de Gunung est célèbre pour son formidable réseau de grottes. Pourtant guère spéléologue dans l’âme, j’ai été captivé par ce monde troglodyte. La plus grande caverne du parc compte 150 mètres de hauteur, 120 mètres de largeur et 2’200 mètres de longueur. Oui, bien davantage qu’un trou dans un fromage Emmental.

La grotte attire les foules humaines et plus encore animales, puisqu’elle abrite une grouillante colonie de trois millions de chauve-souris. La journée, les chauve-souris se suspendent dans les anfractuosités du toit de la grotte dans une atmosphère chaude et humide.

En fin d’après-midi par temps sec, elles sortent généralement pour leurs emplettes alimentaires. Le spectacle est alors superbe : telles des volutes de fumée noire, les chauve-souris quittent la caverne par vagues ondulantes qui tutoient la canopée, afin d’éviter autant que possible les attaques des rapaces. Chasser et être chassé, le destin incontournable d’un maillon d’une chaine alimentaire.

D’autres grottes du parc, moins imposantes dans leurs dimensions, présentent une esthétique délicate et vivante : concrétions calcaires en formation perpétuelle, stalagtites alimentés des un goutte-à-goutte obstiné depuis les plafonds.

Ce matin, les choses se corsent. Départ en pirogue pour un trekking exigeant de trois jours dans les hauteurs de la réserve naturelle. Sur la rivière, une brève halte dans un village Penang me rappelle l’abondance des pluies récentes. L’école et la place de marché, inondées, sont provisoirement inutilisables. Une vieille femme attire le chaland au son de sa flûte, jouée au mode nasal et non buccal.

Le trekking est moins long que prévu puisque nous le bouclons en deux jours. Mais l’ascension vers le clou de l’excursion est très exigeante. Une montée impitoyable de plusieurs heures en pleine pente, sans le moindre replat ou lacet, dans un terrain boueux, rocailleux et branchu. La partie sommitale, la plus raide, est équipée de quelques cordes, de pitons et de passerelles.

Vers huit heures et demie, la dense canopée s’éclaircit soudainement. Nous atteignons enfin la forêt minérale des Pinnacles. Je la photographie sans tarder, car les spectaculaires lames de rasoir minérales se nimbent déjà de voiles brumeuses.

Durant la pause, notre guide malais, 40 kilos tout mouillé, déguste une boisson isotonique sans avaler quoi que ce soit, puis fume ses énièmes cigarettes de la matinée au son musclé, déversé par son baladeur mp3, de « Welcome to the Jungle » du groupe de rock Guns 4 Roses. L’hygiène sportive est une science aussi impénétrable que la jungle de Bornéo.

Les Pinnacles se situent encore loin du sommet, mais plus haut, la montagne conserve ses secrets. L’humain ne s’y est pas risqué en raison de la difficulté de la topographie, de la densité de la forêt, de la peur des mauvais esprits.

La descente, technique comme physique, s’avère plus éprouvante que la montée. En croisant des groupes de trekkeurs partis avec nous à l’aube, j’hésite entre les encouragements et les mises en garde. De nombreux candidats, trop lents et inexpérimentés, abandonnent d’eux-mêmes ou sont stoppés par les rangers avant la partie sommitale.

Cette désalpe sportive me vaut quelques douloureuses glissades d’anthologie qui m’arrachent quelques jurons bien sonnés. Les montagnes valaisannes ne m’ont guère préparé à cet exercice de basse voltige en terrain accidenté et boueux, tapissé de racines traîtresses, de débris végétaux et de pierres affilées.

Depuis lors, j’ai soigné les multiples bobos qui témoignent de mes cabrioles maladroites. Personne n’en saura rien. Sauf qu’il y a des témoins : des orangs-outans indigènes. En fait, la jungle de Bornéo est si inhospitalière pour l’humain que celui-ci a baptisé son cousin l’orang-outan d’« homme de la forêt ».

Du haut de leurs lianes, les orangs-outans ont beau jeu de se ficher de mes ruptures d’équilibre et de me suggérer narquoisement d’imiter Tarzan. Concentré dans l’effort, je reste stoïque face à leurs sarcasmes.

Depuis lors, j’ai pris ma revanche. Si l’homme descend du singe comme le singe descend de l’arbre, si l’orang-outan se déplace dans la jungle de Bornéo comme un poisson dans l’eau, il a encore tout à apprendre de l’humain en matière d’emplettes alimentaires.

Quand l’homme de la forêt malaisienne adoptera-t-il le sac à commissions en matière biodégradable, made in Borneo ?

Bien à Vous,

Bertrand

Post-scriptum

En fait, j’ai rencontré les orangs-outans ci-dessus dans le Semmengoh Wildlife Rehabilitation Centre. Le Centre est situé non loin de Kuching, la capitale de l’Etat malaysien du Sarawak