Suisse – Derborence (2)

Au-delà des interprétations magistrales des tragédies et des légendes du 18e siècle liées à Derborence que j‘ai citées précédemment, une question me taraude : Le Malin, ses diables et les revenants hantent-ils toujours les hauteurs de Derborence?

Le massif des Diablerets continue à déverser périodiquement des rocs alentour. Après le double écroulement d’une partie de la paroi sud de la Tête de Barme le 23 septembre 1714 et le 23 juin 1749, d’autres éboulements majeurs ont affecté Derborence en 1881, 1944 et 2009. Bien que la Quille du Diable ait été renommée la Tour Saint-Martin, son appellation initiale persiste de nos jours. 

Ces éléments m’interpellent et n’excluent pas que les esprits maléfiques soient toujours à l’oeuvre dans la région de Derborence. C’est ce que j’entends clarifier. 

Ma quête du Diable

A mon arrivée à Derborence, je recherche les signes tangibles de la présence, passée ou présente, des esprits malins. Autour du lac, la double catastrophe du 18e siècle a laissé des blessures béantes. D’énormes blocs rocheux balafrent le paysage. Ils témoignent des jeux dangereux des démons autour de la Quille du Diable, de leur force prodigieuse pour lancer de lourds palets aux alentours.

Depuis lors, la végétation dévastée regagne lentement de la vigueur. Arbres, arbustes, herbes et fleurs grignotent et tapissent patiemment l’espace minéral. Certains arbres et autres végétaux exhibent diverses cicatrices ou difformités qui témoignent des épreuves endurées. 

Pour en avoir le cœur net, il me faut approcher le repaire du Diable. Le Pas de Cheville est encore sinistré par les éboulements incessants depuis les hauteurs de Derborence. Une fois sur l’alpage d’Anzeinde, l’ambiance est éthérée, entre lumières et ténèbres. 

Comme à Derborence, d’énormes blocs rocheux sont égaillés dans le paysage – depuis la nuit des temps ou depuis hier. Quoi qu’il en soit, les démons ont bien fait du plateau d’Anzeinde leur territoire. Au sud, le massif des Diablerets arbore des stratifications et des dentelures impossibles, typique d’une architecture diabolique. Plus à l’ouest, le scintillement des roches claires du massif d’Argentine marque une limite naturelle aux activités lugubres de ces créatures de l’ombre. 

La vie humaine et animale démontrent toutefois sa résilience. Quelques bergers intrépides, inconscients peut-être, font paître leurs troupeaux dans ce chaudron des Enfers, attirés par le riche herbage et l’eau cristalline. La nuit, ils se barricadent dans leurs mayens de pierre pour se protéger des attaques des démons. Malgré leur courage, certains de ces pionniers jettent l’éponge et regagnent des terres moins fertiles mais plus sereines.

Je gagne l’est des Diablerets afin d’ausculter les immensités minérales des lapiez de Tsanfleuron. En chemin, j’observe à distance la Quille du Diable qui campe fièrement sur son promontoire. Sa silhouette reste inquiétante malgré que les humains l’aient rebaptisée Tour Saint-Martin et affublée d’une croix chrétienne sur son sommet.

La fée de Tsanfleuron

Sur le plateau de Tsanfleuron, je croise quelques revenants; les esprits maléfiques ne sont donc pas loin. Ce paysage lunaire parait l’oeuvre du Satan, tant il est désolé. Une légende locale le dément. 

Selon la légende, Tsanfleuron, qui signifie « Champ fleuri » en patois local, était autrefois une vaste étendue verdoyante couverte de fleurs et garnie de beau arbres. Le Diable et ses démons ne hantaient pas encore les parages. Les fées, les génies et les lutins qui y vivaient dans des cavernes. Leur cohabitation avec les bergers qui visitaient périodiquement ce paradis de verdure avec leurs bêtes, était plutôt harmonieuse sauf lorsque les hommes abusaient de vinasse. 

Un jour, deux pâtres avinés décident d’effrayer une belle fée qui passait quotidiennement près de leur gite. Embusqués sur un mélèze, les compères déversent des cendres et de la suie au passage de la fée. Celle-ci s’enfuit à grand cris. Sa communauté prend ombrage et décide de chasser les humains de Tsanfleuron. Durant la nuit, la prairie retentit d’un vacarme épouvantable et se couvre de rochers. Dans les failles rocheuses, de l’eau surgit et gèle graduellement pour former le glacier de Tsanfleuron. 

De nos jours, le glacier de Tsanfleuron a fondu comme une peau de chagrin sur son lit de lapiez. Quelques fleurs et plantes vertes vivotent héroïquement dans ce désert minéral flanqué de mares d’eau glacée. Cependant, le Champ fleuri n’est plus, et la faute en incombe aux humains. Le Malin a simplement attendu son heure pour s’y imposer. 

Dans ma descente vers l’alpage de Derborence, des gros palets jonchent un plateau herbeux non loin de la Quille du Diable. Ici également, les démons ont joué leurs jeux dangereux. 

Ma rencontre avec Séraphin

Si je n’ai pas rencontré le Diable en tête-à-tête à Derborence, ma quête métaphysique n’a pas été futile : j’ai retrouvé Séraphin, l’oncle d’Antoine qui se trouvait avec lui sur l’alpage de Derborence en 1714 et qui avait disparu dans l’éboulement minéral.

Non loin du lac de Derborence, Séraphin a surgi devant moi d’un mayen effondré et abandonné depuis des siècles – filiforme, hagard et titubant, mais vivant. 

« J’ai mis du temps à m’extraire des éboulis, mais j’y suis finalement parvenu! Je rentre chez moi. », soliloque-t-il sobrement sans même percevoir ma présence.

Sous l’oeil narquois du Diable perché sur sa Quille, Séraphin poursuit son chemin vers la plaine dans l’embrasement fauve du crépuscule.

Antoine sera enchanté de retrouver son oncle Séraphin et libéré de ses remords pour ne pas l’avoir délivré des éboulis en 1714. 

Bien à Vous,

Principales références

By Bertrand

Trotting the globe with vision, values and humour