Suisse – Derborence (1)

Derborence, ce joyau naturel à la beauté rude et rauque. Dans les lueurs bleutées précédant l’aube, les eaux du lac resplendissent d’une froide quiétude. Aucun bruit, aucun mouvement ne trouble la sérénité ambiante qui émane comme d’un autre monde.

En suite de mes errances montagnardes pour rencontrer le dahu et la vouivre, me voilà à nouveau en chemin, guidé par les récits et légendes qui content l’histoire tragique et mystérieuse de Derborence. Situé en terre valaisanne aux confins des cantons de Vaud et de Berne, l’alpage de Derborence a effrayé les populations locales et défrayé la chronique locale pendant des siècles. 

Histoire tragique et légendes diaboliques

Au 18e siècle, le cirque minéral de Derborence est d’une beauté sauvage et presque inquiétante tant les forces naturelles y paraissent indomptées. Personne n’y vit en permanence alors qu’aucune route ne relie encore Derborence aux communautés vivant en contrebas dans la vallée de la Lizerne. Les villageois ont bâti sur l’alpage quelques mayens rustiques qu’ils occupent durant la brève période de pasture estivale pour leur bétail. 

Les rares bergers et vachers qui se risquent dans les hauteurs de Derborence alimentent l’imaginaire collectif avec leurs récits mêlant observation, vécu et fabulation. Mâtinés de croyances et de légendes, leurs récits se cristallisent dans l’histoire locale dont voici quelques épisodes choisis. 

Loin des hommes, le Diable et ses démons habitent là-haut sur la montagne et son glacier surplombant Derborence. A leurs côtés, les esprits des damnés hantent les hauteurs ; ils descendent parfois vers les zones habitées dans un cortège lugubre qui glace le sang des vivants.

Les bruits sourds, gémissements et craquements du glacier, tout comme les rochers qui dévalent erratiquement les pentes de la montagne, inquiètent sinon terrorisent les humains. C’est que le Diable et les démons sont dotés d’une force terrifiante. Lorsqu’ils s’ennuient, ils s’emparent de gros palets rocheux et s’amusent à les projeter contre une tour minérale qui surplombe Derborence. Lorsqu’ils manquent leur cible, les rocs dégringolent et s’égaillent dans toutes les directions, à commencer par le cirque de Derborence.

Les démons des Diablerets ne forment pas une confrérie unie. Leurs disputes sont souvent violentes et parfois désastreuses pour les humains. C’est ce qui se produit le 23 septembre 1714, lorsqu’un pan immense du massif des Diablerets s’effondre sur l’alpage de Derborence. L’éboulement apocalyptique ensevelit de nombreux mayens, tuant 15 personnes et plus de 170 têtes de bétail. 

Certains habitants locaux connectent l’éboulement de 1714 au séisme qui avait ébranlé la montagne de Derborence en 1712. Les deux événements sont assurément l’oeuvre du Diable. Alors appelée Scex de Champ, la montagne est rebaptisée les Diablerets (les demeures du Diable, en patois local) ; le piton rocheux surplombant le glacier devient la Quille du Diable. Le large plateau situé à l’ouest du glacier de Tsanfleuron est nommé Anzeinde (Tête d’Enfer, en patois). 

Quant à l’alpage de Derborence, il est donc un lieu maudit pour sa proximité avec Satan. Les hommes tentent alors de chasser le Diable et sa clique. Deux jours après l’éboulement de 1714, un curé local pratique un rite d’exorcisme à Derborence afin d’en chasser le Malin et de le dissuader d’approcher les villages en contrebas. Le rite religieux ne suffit toutefois pas à rassurer les vivants. Les communautés locales réduisent considérablement leurs activités à Derborence lors des décennies suivantes.

Un événement étrange secoue encore la communauté endeuillée d’Aven à la fin de l’année 1714. Selon un texte rédigé par le pasteur et historien vaudois Philippe Bridel en 1786 sur la base de récits populaires collectés dans la région de Derborence, un pâtre, porté disparu lors de la tragédie du 23 septembre, réapparait au village juste avant Noël, émacié et ébranlé mentalement.

« Dans le nombre des Valaisans qui disparurent, il y avait un homme du village d’Aven ; on fonda un service pour le repos de son âme ; ses enfants furent déclarés orphelins, et sa femme veuve. Trois mois après, la veille de Noël, il reparaît… »

Bloqué sous les décombres d’un mayen, le pâtre aurait survécu en se nourrissant de provisions de garde, de lait et d’eau, avant de s’extirper péniblement des amas de rocher. Si le rescapé est fêté pour son retour miraculeux, on le suspecte également d’être un revenant de parmi les morts.

Le 23 juin 1749, une nouvelle barre rocheuse se détache de la même face de la montagne des Diablerets. De moindre ampleur et annoncé par des chutes de rochers dans les jours précédents, l’éboulement ne fait aucune victime humaine. En revanche, il obstrue la vallée de la Derbonne et plusieurs rivières locales pour donner naissance au lac de Derborence et à d’autres plans d’eau situés à proximité. 

Résonances contemporaines

Les tragédies et les mystères de Derborence au 18e siècle ont frappé même les esprits contemporains. Publié en 1934, le célèbre roman Derborence de Charles-Ferdinand Ramuz s’inspire du récit du pasteur et historien Philippe Bridel. Il donne un nom au pâtre d’Aven, Antoine Pont, qu’il marie avec Thérèse. Antoine et son oncle Séraphin disparaissent dans la catastrophe de 1714 ; seul Antoine rallie le village des semaines plus tard.

Ramuz fait de l’amour la force humaine qui triomphe des ténèbres. Antoine ignore encore qu’il sera bientôt père. Obsédé par l’idée de retrouver son oncle Séraphin, il retourne sur le site de l’éboulement. Epouvantés, les villageois d’Aven refusent de le suivre. Dès lors, Thérèse monte seule à Derborence pour convaincre son mari à renoncer à ses vaines recherches. Pour ce faire, elle recourt à l’amour et l’avenir ; dans les éboulis, elle lui annonce la naissance prochaine de leur enfant. Le souvenir des morts cède le pas à la promesse de vie future. Antoine accepte de rentrer au village. 

Inspiré par Ramuz, le cinéaste suisse Francis Reusser crée un superbe Derborence en 1985. Son film représente à la fois une reconstitution historique et une vision moderne du roman de Ramuz. Son interprétation insiste sur la grossesse de Thérèse, car l’arrivée d’un enfant représente une formidable pulsion de vie face au chaos. Reusser clôt la narration sur une tonalité plus collective: des villageois accompagnent Thérèse à Derborence pour ramener Antoine à la raison.

Plus récemment, l’illustrateur genevois Fabian Menor signe en 2022 une magnifique fresque consacrée à la tragédie de Derborence et inspirée du roman éponyme de Ramuz. Dans son roman graphique, l’artiste recourt à l’encre de Chine pour transcrire graphiquement la rudesse, la solitude et la froideur de la montagne. Ses choix graphiques et esthétiques délimitent drastiquement le monde d’avant et d’après la catastrophe. Ses portraits sont poignants d’émotions brutes et sombres. 

A mon tour d’interpréter Derborence. A suivre.

Principales références

By Bertrand

Trotting the globe with vision, values and humour