Suisse / France – Le dahu et la vouivre (3)

Vallée du Rhône (Saxon, Saillon)

Après mes errances dans les Alpes et les Préalpes, il me reste à écumer la plaine du Rhône afin de localiser la vouivre. Je choisis la région de Saxon et Saillon dans le Bas-Valais, où s’imbriquent plusieurs légendes à son sujet ainsi que d’autres pans d’histoire médiévale.

Au début du 14e siècle, le Valais connait d’âpres luttes de pouvoir entre les ordres religieux, la noblesse valaisanne et la Maison de Savoie. Le Bas-Valais est alors partie intégrante du royaume de Savoie. Dans le Valais central, l’évêque savoyard Boniface de Challant s’installe à Sion. Il fait construire le château de Tourbillon qui surplombe symboliquement non seulement la ville mais également le château de Valère, en mains des chanoines du Grand Saint-Bernard. 

Les ambitions politiques de l’évêque de Challant malmènent le clergé local et certains nobles haut-valaisans. Elles indisposent également les seigneurs locaux dans le Bas-Valais qui jouissent d’une certaine autonomie sous la férule savoyarde. 

Anselme, le jeune comte de Saxon, est l’un d’eux. Le jeune homme est rompu au maniement des armes et célèbre pour sa bravoure. Un jour, il se met en tête de visiter la vouivre du Poteu (ou Potui) qui hante la région de Saillon, située de l’autre côté de la plaine du Rhône. 

A l’époque et depuis des temps immémoriaux, vit au fond de la caverne du Poteu une vouivre. Gardienne de l’une des portes de l’enfer, elle inspire la crainte des vivants. Croiser son regard, c’est se retrouver pétrifié à jamais. Visiter sa grotte constitue un péril mortel, car l’animal fantastique dévore ses victimes. 

Selon la chronique locale, le géant de Belzébuth, prince des enfers, déjoue un jour la vigilance de la vouivre. Il quitte la géhenne par la porte du Poteu, traverse Saillon avant de pénétrer la gorge de la rivière Salentze, située de l’autre côté du village. 

Peu après, la vouivre prend en chasse et rattrape la créature maléfique au pied d’une cascade d’eau. Ils s’entrechoquent avec fureur. La vouivre l’emporte et transforme la tête du géant de Belzébuth en un gros rocher. Depuis lors, sa tête pétrifiée ornemente le fond de la gorge de la Salentze, humectée par un filet d’eau thermale.

Revenons vers Anselme. Aux abords de Saillon, le jeune comte de Saxon rencontre inopinément Guigone, une belle jeune noble locale, qu’il sauve d’une noyade accidentelle. Il en oublie la vouivre. Les deux nobles se font tourtereaux avant de convoler en de belles noces.

Quelque temps plus tard, les troupes de l’évêque de Challant mettent à sac le village de Riddes. C’en est trop pour Anselme. Avec une poignée de chevaliers, il se rend discrètement à Sion afin d’assassiner l’évêque dans son château de Tourbillon. Le plan échoue car ses modalités ont été dévoilées à l’évêque. Trahis, Anselme et ses acolytes sont arrêtés, promptement condamnés à mort et décapités. 

Guigone perd connaissance à l’annonce de la nouvelle macabre. Dévastée par le chagrin, elle met fin à ses jours en se jetant du haut de la tour Bayart.

Selon la légende, Anselme et Guigone se sont retrouvés dans l’au-delà, alors que leurs dépouilles mortelles sont inhumées conjointement dans un lieu tenu secret. Protégé par une belle vigne, un rosier de Damas y prospère pour commémorer subtilement leur amour et leur fin tragique.

De nos jours, peu de gens savent encore de la vouivre du Poteu, victorieuse du géant de Belzébuth. Comme Anselme, j’entends rencontrer la créature fantastique. Toutefois, la grotte du Poteu n’est pas accessible ; je répugne également à m’approcher des enfers. 

Dans la gorge de la Salentze, je retrouve la tête pétrifiée du géant de Belzébuth, non loin du lieu où a été retrouvée en 1880 la dépouille mortelle de Joseph-Samuel Farinet, l’illustre faux-monnayeur. Plus haut dans la gorge, une colombe de la Paix créée par le sculpteur Hans Erni se montre accueillante mais énigmatique : « La vouivre s’est envolée… ». 

De retour à Saillon, j’arpente le pavé de la bourgade médiévale en quête de nouveaux indices.  « Depuis son combat contre le géant, elle a migré son repaire de l’autre côté de la vallée », me confie discrètement un vilain gnome rencontré dans la tour Bayart. 

Je traverse donc la plaine du Rhône – entreprise aisée depuis l’endiguement progressif du fleuve intervenu dès le 16e siècle. Selon une licorne rencontrée en chemin, la vouivre vit désormais près de la tour médiévale de Saxon, en surplomb du village. 

Après quelques tâtonnements et une approche prudente, c’est bien là que je la rencontre. La vouivre est au repos, sur ses gardes et plutôt agressive. Toutefois, je ne suis ni pétrifié ni dévoré pour mon audace. D’autres avant moi n’ont pas eu cette chance.

Pourquoi la vouivre m’a-t-elle épargné ? Ceci restera notre secret, entre elle et moi. 

Conclusion

L’univers légendaire des Alpes est peuplé de créatures fantastiques. Bienveillantes, facétieuses ou terrifiantes, elles témoignent de l’imaginaire foisonnant des populations montagnardes. Du dahu à la vouivre, le folklore nourrit nos imaginaires. 

Autrefois, les récits fantastiques liés à la vouivre ont été façonnés pour exprimer la puissance des éléments naturels, pour expliquer l’inexplicable tels que le passage de comètes ou de météores, ou encore pour protéger l’accès à certains lieux.

Dans tous les cas, on fabule et c’est tant mieux. En effet, les mythes ajoutent du sens et un piquant bienvenus à la vie. C’est pourquoi nos temps contemporains les nécessitent également. 

Les légendes alpines humanisent la montagne et, plus largement, tissent un lien profond entre les humains et leur environnement. En peuplant les forêts obscures et les sommets inaccessibles de créatures facétieuses ou terrifiantes, ces mythes nourrissent respect et familiarité avec un environnement qui serait autrement étranger, hostile ou quelconque. 

La nature n’est ainsi pas seulement un paysage, mais un espace vivant, un lieu de mémoire, de mystère et de poésie où l’imagination opère encore.

Bien à Vous


Principales références

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By Bertrand

Trotting the globe with vision, values and humour